Vo Nguyen Giap, le "Napoléon vietnamien", héros intangible

  • 7 octobre 2013

Le décès du général Vo Nguyen Giap n’est pas une surprise mais sa disparition est indéniablement d’ores et déjà celle d’un grand personnage de l’histoire mondiale. Figure mythique de la révolution et de la guerre d’Indochine, il incarne à lui seul la victoire de Dien Bien Phu, un pari militaire insensé qui symbolise encore aujourd’hui la victoire des peuples colonisés sur l’Occident. Ce coin d’enfer décrit par Bernard Fall, les Français s’en souviendront pendant longtemps.

Pourtant, Giap conserva une aura même chez ses farouches adversaires français. Il suscita l’admiration chez d’autres Français comme le photographe Roger Pic qui possédait un grand portrait de lui dans son atelier à Montparnasse ou l’historien Alain Ruscio, compagnon de route du communisme vietnamien, qui mena plusieurs entretiens importants avec le général [1]. Son Guerre du peuple, armée du peuple deviendra la bible d'une génération contestataire et tiers-mondistes dans les années soixante-dix [2]. Référence incontournable de la polémologie nord-vietnamienne, il suscitait beaucoup d’intérêt dans les médias et aimait jouer les stratèges dans les reportages télévisés occidentaux consacrés à la guerre du Viêt-Nam.

Mais le destin du général Vo Nguyen Giap est complexe comme l’a démontré le biographe Cecil B. Currey [3]. S’il fait figure de héros pour la RDVN à l’époque d’Ho Chi Minh, il représente aussi une autre voie plus nationaliste que le Viêt-Nam refusa de prendre dans les années soixante lors des tensions sino-soviétiques. Pro-soviétique, il ne fut pas directement attaqué comme le fut le général Lê Liêm et de nombreux autres cadres de l'armée populaire lors des procès pour « révisionnisme anti-parti ».

Colonialisme

Le général vainqueur du colonialisme restait pratiquement intouchable. Bui Tin, l’ancien rédacteur en chef du Nhân Dân, est certainement un de ceux qui connaissent le mieux cette période sombre où le parti choisit avec Le Duan, Le Duc Tho ou Nguyen Chi Thanh l’autoritarisme, la propagande et le communisme de guerre [4].

Vo Nguyen Giap apparaît pour d’autres Vietnamiens, anticommunistes et exilés, comme le principal instigateur de la lutte contre les partis nationalistes concurrents du Viêt-Minh en 1945-1946. Giap signe les décrets de septembre 1945 contre les organisations dite « réactionnaires ». A ce titre, il symbolise la terrible répression au Nord contre le VNQDD (affaire On Nhu Hau). Sa stratégie militaire très dispendieuse en femmes (il faut le souligner) et en hommes est aussi souvent remise en cause aujourd’hui par la jeune génération. Car Dien Bien Phu, malgré l'exploit, fut une boucherie pour les deux camps et les Vietnamiens payèrent chère cette bataille comme le démontre les travaux de la journaliste indépendante Dao Thanh Huyen [5].

"Dien Bien Phu économique"

Sa stratégie ne fut pas « celle de la paix » comme il le rapporte dans une mise en scène adressée à une journaliste de l’Humanité (le journal du Parti communiste français) en 2004, sa stratégie fut celle de la victoire sur le long terme et au prix d’un sacrifice humain incomparable [6].

Je me souviens de Georges Boudarel qui, grâce à ses connections avec Hanoi, savait que Giap avait rédigé près de mille pages de mémoires. Celles-ci furent publiées en France en trois volumes et malgré la forte attente, Giap continuait à offrir cette vision « orthodoxe » de l’histoire national-communiste vietnamienne [7]. Contesté dès l'échec de l'offensive du Têt en 1968, il vit ses prérogatives en matière militaire et politique s'amoindrir pendant les dernières années de la guerre du Viêt-Nam et plus encore après la réunification. Il se plia à toutes les épreuves du parti pour ne jamais trahir Ho Chi Minh. Ce fut sa ligne de conduite jusqu’au bout, presque une obsession. Rester fidèle à son maître vertueux et déterminé.

C’est aussi pour cette raison que, paradoxalement, il incarne aujourd’hui une forme de droiture et d’héroïsme dans un Viêt-Nam en proie à la dégradation sociale et morale. Sa conduite et son hygiène de vie simples sont un modèle pour beaucoup de ses compatriotes. Il appela dans les années 1990 à un "Dien Bien Phu économique" (Saigon Eco) et, sur ce plan, il ne fut pas déçu. Son nom reste aussi associé aux blogs dissidents qui contestent la puissance maritime chinoise sur la mer orientale et l’exploitation de bauxite sur l’ancienne piste Ho Chi Minh [8].

Le général Vo Nguyen Giap est assurément le héros dont le Viêt-Nam a besoin pour relever le défi de la transformation pacifique du pays, une paix qu’il chérissait à la fin de sa vie. Il est resté très populaire jusqu’à sa mort. Lui qui conduisit tant de jeunes à la mort, lui qui haïssait les autres nationalistes, c’est bien cela le paradoxe. Il était l'ultime survivant du carré de dirigeants autour d’Ho Chi Minh (Truong Chinh, Pham Van Dong, Le Duan, Le Duc Tho). Son histoire, intimement liée à celle du parti et de l'armée, reste à faire.

Dr François Guillemot, chercheur au CNRS

[1] Vo Nguyen Giap, une vie. Propos recueillis par Alain Ruscio. Hanoi, 1979-2008, Paris, Les Indes Savantes, 2010.

[2] Vo Nguyen Giap, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, Maspéro, PCM 14, 1967 (première édition chez Maspéro dans les Cahiers Libres en 1966). Paru précédemment en français à Hanoi aux Editions en Langues Etrangères , 1961.

[3] Cecil B. Currey, Victory at Any Cost. The Genius of Vietnam's Gen. Vo Nguyen Giap, Potomac Books Inc., coll. The Warriors, 2005 (rééd.). Version française amoindrie des notes de bas de page : Vo Nguyên Giap - Viêt-nam, 1940-1975. La Victoire à tout prix, Paris, Phébus, coll. De Facto, 2003.

[4] Mặc Lâm, Tướng Võ Nguyên Giáp từ trần, thọ 103 tuổi, RFA, 04-10-2013.

[5] Dao Thanh Huyen & al., Dien Bien Phu vu d'en face. Paroles de bô dôi, Paris, Nouveau Monde Editions, 2010.

[6] Vo Nguyen Giap: "Ma stratégie était celle de la paix", interview de Dominique Bari en 2004, republié dans l'Humanité, 04-10-2013.

[7] Vo Nguyen Giap, Mémoires 1946 -1954. Tome 1 : La résistance encerclée. Tome II : Le chemin menant à Dien Bien Phu. Tome III : Dien Bien Phu, le rendez vous de l'histoire, Anako éditions, 20014.

[8] Voir sa photographie sous forme d'un avertissement qui orne la page d'ouverture du site Bauxite Viet-Nam.