Libye: Laissez-nous manger nos gâteaux

  • 24 novembre 2013

Des habitants de Tripoli ont brandi des pâtisseries dans les rues de leur ville cette semaine, en signe de victoire après le départ de milices.

Tripoli est en effet célèbre pour ses « baryoosh », ces brioches libyennes en forme de croissant.

Mais depuis la chute de Muammar Gaddafi, ses résidents sont régulièrement tournés en dérision par les Libyens originaires d’autres provinces, qui les qualifient de « mangeurs de gâteaux ».

La capitale a été l’une des dernières villes du pays à tomber aux mains des forces rebelles pendant la révolution de 2011, et sa chute reste sujet de nombreux débats.

Certaines milices originaires de Misrata ont même étiqueté les habitants de Tripoli “les tripolitains mangeurs de baryoosh que nous avons libérés ».

Les forces de Gaddafi à Tripoli avaient été renversées grâce à la collaboration des habitants avec des brigades originaires de Misrata, Zintan et de Zawia.

Depuis la mort de l’ancien dirigeant libyen, le principal problème pour le nouveau gouvernement est qu’un grand nombre de ces brigades ont refusé de désarmer, de quitter la capitale, et ce jusqu’aux événements de vendredi dernier, jour le plus sanglant à Tripoli depuis la fin de la guerre en 2011.

Ce jour là, des douzaines de personnes ont été tuées et des centaines blessées pendant des manifestations visant à faire partir la milice Misrata de ses quartiers généraux.

En réponse aux missiles antiaériens et autres armes utilisées contre les protestataires par la milice, certains manifestants se sont munis de leurs propres armes et ont fait venir en renfort de petits groupes armés, augmentant l’intensité des violences et le nombre de tués.

Image caption De nombreux groupes armés actifs à Tripoli n'ont toujours pas été désarmés ou intégrés à l'armée

Depuis, la plupart des brigades et milices se sont retirées de Tripoli.

Il leur a été demandé de quitter les lieux sous 72 heures, après une réunion d’urgence de représentants locaux.

Les autorités craignaient que leur présence continue à Tripoli n'augmentent les divisions, puisque la capitale abrite un certain nombre de personnes originaires de Misrata.

Amandes et nappage au miel

Les Tripolitains souhaitent aujourd'hui que l'ensemble des groupes armés quittent la ville.

Chaque jour de la semaine, ils organisent de petites manifestations dénonçant les milices à Tripoli.

Et lors de chaque manifestation, il est possible de voir des Tripolitains dévorant les fameuses baryooshes, servies en général avec une boisson glacée et sucrée, ou les agitant en l’air.

Image caption Les manifestants offrent des brioches aux policiers

Les manifestants ont aussi eu l’idée d'offrir leurs brioches aux policiers déployés pour montrer que Tripoli reprenait enfin le dessus.

Ils consomment des baryooshes nature, mais celles-ci ne sont pas les préférées des résidents de Tripoli.

Les meilleures baryooshes de Tripoli, on les trouve au café Haj Fathi, où elles sont recouvertes d’amandes brisées, de miel et de chocolat.

De nombreux magasins étaient fermés cette semaine à l’occasion d’une grève général en mémoire des personnes tuées par les brigades de Misrata.

Mohamed Sweidan, a expliqué à la BBC, tout en mangeant son dernier morceau de baryooshes lors d'une manifestation sur la Place d’Algérie: “Nous continuons à demander que notre capitale et notre ville soient libérées des milices et de leurs bases ».

« Ce vendredi, il y aura une autre grande manifestation (…) Et nous voulons que l’armée et la police encadrent cette manifestation ».

Haj Ghaith, un autre manifestant, considère que la plupart des groupes armés empêchent la Libye d’aller de l’avant.

“Ils sont responsables de tous les assassinats et crimes. Ce sont eux qui organisent ces opérations, personne d’autre ».

“Tout ce qui se passe en Lybie est de leur faute”

Plusieurs groupes armés plus ou moins rattachés au ministère de la défence et de l’intérieur ont maintenant annoncé leur retrait imminent de la ville, alors que les appels à leurs départs se font de plus en plus pressants.

“Il leur est plus facile de retourner chez eux maintenant- ils se sont fait assez d’argent”, analyse un habitant de Tripoli.

‘Protéger les gens'

Le plus grand dilemme pour les autorités sera de s’assurer du démantèlement et du désarmement de ces milices, ou de leur intégration au sein des forces de l'ordre.

L’armée officielle et la police étaient très présentes dans les rues de la capitale cette semaine.

Pour le Ministre de la défense, les soldats sont sous le commandement du chef d’état major et ses unités possède un numéro d’identification et un grade.

Ces derniers mois, plusieurs cérémonies de graduation pour soldats entraînés à l’étranger ont été organisées, en vue de reconstruire l’armée.

Le policier Arif Mustafa-Ahmed, de service dans un poste de contrôle du centre de Tripoli, porte un uniforme professionnel et une veste pare-balle. Selon ses propres affirmations, certains hommes de son unité ont été entraînés en Algérie et en Italie.

Image caption Certains combattants ont été à nouveau entraînés avant de rejoindre les forces de l'ordre régulières

“Nous travaillons pour une opération spéciale affiliée au Ministère de l’intérieur. Nous répondons à des ordres (…) nous ne sommes pas libres d’agir comme nous le voulons, nous répondons à un gouvernement légitime », explique-t-il aussi, avec un brin d'emphase.

Son collègue- un homme originaire de Benghazi- ajoute que les soldats viennent de villes différentes et qu'ils sont « tous frères et d’anciens combattants ».

Chacun de ces hommes combattait auparavant dans un groupe rebelle et s’est engagé dans la police individuellement.

“Nous sommes ici pour protéger notre peuple”, déclarent-il d'une seule voix.

“S’il y a une manifestation, grâce à dieu nous serons les premiers sur place »

Cela pourrait permettre à une population encore très sceptique de retrouver un peu de l'espoir perdu.

“Nous avons mangé les croissants que Marie Antoinette voulait que nous mangions et que les milices ont laissé de côté... ! », lance malicieusement un habitant de Tripoli.