Sénégal : des prisonniers boulangers

Birahim Touré, BBC Afrique, Dakar

La "Boulangerie de la réinsertion" livre du pain à quelque 5 000 détenus et aux riverains de la prison de Liberté 6, à Dakar.
Image caption La "Boulangerie de la réinsertion" livre du pain à quelque 5 000 détenus et aux habitants de Liberté 6.

Les autorités sénégalaises ont inauguré en octobre une boulangerie construite dans une prison pour livrer du pain aux détenus, à Dakar, la capitale.

L'ouvrage, baptisé "Boulangerie de la réinsertion", sert en même temps, comme l'indique son nom, à former les prisonniers au métier de boulanger, en vue de leur réinsertion dans la vie sociale, à la fin de leur incarcération.

Avec l'autorisation de l'administration pénitentiaire, BBC Afrique a visité cette boulangerie construite à la prison de Liberté 6, un quartier de la banlieue dakaroise.

De nombreux prisonniers saluent la "politique d'insertion et de réinsertion" menée à leur profit par le ministère de la Justice.

El Hadji (un nom d'emprunt), en détention depuis 2009, est un boulanger de profession. Grâce à la "Boulangerie de la réinsertion", il reprend l'exercice de son métier. "Je suis boulanger depuis ma jeunesse. Cela fait déjà 15 ans que j'exerce ce métier. C'est par un coup du destin que je me suis retrouvé ici. Avec cette boulangerie, je peux exercer de nouveau ma profession, même si je suis en prison", confie El Hadji.

Image caption Diadji Ndiaye, le directeur de la prison de Liberté 6

Tous les prisonniers affectés à la boulangerie ont exercé le métier de boulanger avant leur emprisonnement, et d'autres, triés sur le volet, peuvent faire leur apprentissage s'ils le désirent, selon Habib Diouf, le surveillant principal et responsable du service socio-éducatif de la prison de Liberté 6, également gérant de la "Boulangerie de la réinsertion".

Le premier but de cette initiative de l'administration pénitentiaire est d'améliorer la nourriture des détenus, explique-t-il.

Selon Habib Diouf, la boulangerie du bagne de Liberté 6, approvisionne en pain environ 5 000 détenus vivant dans plusieurs prisons de Dakar. Mais pas seulement. Deux caissières sont employées par la maison d'arrêt pour vendre du pain aux riverains de la prison.

"C'est une bonne chose d'avoir cette boulangerie", apprécie Seydou, un riverain de la prison de Liberté 6 communément appelée "Camp pénal" par les Dakarois.

Image caption Un détenu manie une partageuse, l'outil servant à couper la farine lors de la fabrication du pain.

L'administration pénitentiaire sénégalaise mène une politique de réinsertion sociale des détenus depuis plusieurs années. Le ministère de la Justice autorise depuis 2001 la création, dans les prisons, d'un service socio-éducatif chargé de préparer les prisonniers à l'exercice d'un métier à la fin de leur incarcération.

"L'oisiveté (…) est un facteur de déséquilibre. Un détenu, soit vous l'occupez, soit il vous occupe. La réinsertion sociale du prisonnier n'a pas de prix", explique le directeur de la prison de Liberté 6, Diadji Ndiaye.

Cette politique de réinsertion sociale semble faire le bonheur des prisonniers. "A ma sortie de prison, j'aurais souhaité continuer à exercer mon métier de boulanger ici même, où j'ai formé des gens à la boulangerie. Autant continuer à travailler dans cette boulangerie", affirme El Hadji.

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Image caption Les détenus de Liberté 6 savent aussi manier la tritureuse-mélangeuse, qui sert à mélanger les intrants du pain : la farine, la glace, le sel, la levure, etc.

Les autorités judiciaires sénégalaises sont préoccupées par l'avenir des détenus, selon Diadji Ndiaye. "Ce serait un échec pour l'administration pénitentiaire de voir un détenu récidiver. Que dirait-on d'une usine dont on renverrait toujours ses produits pour vice de fabrication ? Elle tomberait vite en faillite ! Donc voir ces détenus revenir en prison est pour nous un véritable échec", affirme M. Ndiaye.

Les conditions de vie des détenus au Sénégal sont souvent décriées par les organisations de défense des droits de l'homme. Par les détenus surtout.

En septembre dernier, un prisonnier a été tué lors d'une mutinerie menée par ses codétenus à la prison de Rebeuss, le plus grand centre de détention du pays.

Après la révolte des détenus, le ministre de la Justice, Sidiki Kaba, a rappelé les promesses de l'Etat de construite une nouvelle prison dans la région de Dakar et de démultiplier les chambres criminelles, afin de réduire les longues détentions préventives et l'effectif de la population carcérale.

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