Madagascar : survivre dans une décharge

Raissa Ioussouf, BBC Afrique, Antananarivo

Image caption Des chiffonniers trient les déchets à Andralanitra.

Plus de 3 000 chiffonniers trient jour et nuit les déchets à Andralanitra, la déchetterie de la capitale malgache.

Une épaisse fumée blanche toxique plane en permanence sur la décharge d'Andralanitra, en périphérie de la capitale Antananarivo.

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Le tas d'ordures s'étale sur 20 hectares et peut atteindre 17 mètres de hauteur par endroits.

C'est dans cet environnement que travaillent plus de 3 000 chiffonniers, qui fouillent les détritus pour ensuite revendre ce qui peut être réutilisé.

Entre 1 500 et 2 000 mètres cubes de déchets sont déversés chaque jour à Andralanitra.

A chaque passage d'un camion-benne, les recycleurs se précipitent pour atteindre le véhicule en premier, afin de le décharger et de recycler des articles intéressants.

Image caption Les chiffonniers trient les déchets pour récupérer des objets plastiques, des métaux, etc.

Marina, les vêtements noircis par la fumée, travaille sur les déchets en état de décomposition déjà avancée. Indifférente au brouillard et aux mouches qui pullulent, elle extrait des bouts de ferraille, de laiton et des os avec une fourche rudimentaire à deux dents.

Les braises enfouies sous le tas d'ordures chauffent les semelles des chaussures de quiconque s'aventure sur le tas de détritus. Mais cela ne semble pas gêner la jeune femme de 25 ans.

"Je suis sur le site depuis que je suis née. Mes parents travaillaient déjà à la décharge. Pour ce travail, je gagne entre 5 000 et 7 000 ariary par jour (entre 1,5 et 2 dollars). Et quand ça ne marche pas bien, je me retrouve 3 000 ariary par jour. J'ai quand même des objectifs pour l'avenir, je ne souhaite pas rester ici jusqu'à ma mort", s'est-elle confiée.

A l'approche de la saison des pluies, Marina va devoir trouver un autre moyen de survivre pour les prochains mois. Car, avec les averses, les déchets sont trop compacts et il devient impossible de les trier.

Image caption Des animaux viennent paître sur la décharge d'Andralanitra.

Les conditions météorologiques impactent également la livraison des déchets, car les camions patinent et s'enlisent parfois sur les routes détrempées menant vers la décharge.

Une fumée enveloppe continuellement le site, sauf durant la saison des pluies. Elle provient de la combustion spontanée des déchets ou est provoquée par certains recycleurs, qui enflamment volontairement les ordures pour faciliter le tri des déchets.

Cette pratique a eu des conséquences dramatiques sur la vie de Pierre Rakoto.

"Il y a des gens qui mettent le feu aux déchets," explique l'homme âgé de 52 ans. "Ceux qui vivent à l'est enflamment les ordures, et le vent qui souffle d'est en d'ouest entraîne la fumée sur son sillage. Moi, j'habite à l'ouest. Cela a fini par tuer ma femme. Des gens ont fait brûler des pneus, la fumée s'est introduite dans notre maison. Elle est morte asphyxiée il y a un mois et demi", témoigne M. Rakoto.

Il fréquente la décharge depuis 30 ans et récupère des morceaux de bois pour faire du charbon. Pierre Rakoto souhaiterait changer de métier et quitter Andralanitra, mais il sait qu'à son âge, cela ne sera pas facile.

Il dit également souffrir de problèmes respiratoires comme beaucoup de riverains du site, qui se plaignent de crises d'asthme et de toux.

Image caption La décharge d'Andralanitra s'étend sur 20 hectares.

Dans les quartiers est de la capitale, une pétition a été lancée pour demander que le dépôt soit déplacé de la ville.

Le projet de fermeture du site en 2012 pour cause de saturation a échoué. Selon Andry Rakotrondazolo, un conseiller technique permanent du Service autonome de maintenance de la mairie d'Antananarivo, chargé de la collecte des déchets de la capitale, la délocalisation de la déchetterie n'est pas envisageable.

"Etant donné qu'il n'y a pas pour l'instant de commune ou de place qui veut bien accueillir le site d'Andralanitra, que ce soit sur Tana ou dans les périphéries immédiates de Tana, la meilleure solution, c'est de trouver les moyens d'exploiter rationnellement les ressources d'Andralanitra. La quantité d'ordures doit impérativement être traitée de manière industrielle, pas manuelle. On ne peut pas gérer 20 millions de tonnes à mains d'hommes", explique M. Rakotrondazolo.

Des familles venues travailler dans la décharge depuis son ouverture y sont restées pendant deux ou trois générations, par habitude ou faute de mieux.

Image caption Le village Akamasoa se trouve près de la décharge.

Mais des milliers de personnes sont parvenues à améliorer leurs conditions de vie grâce à l'appui du Père Pedro, le fondateur de l'association humanitaire Akamasoa il y a 27 ans.

"La première fois que je suis venue dans la décharge, j'étais tellement choqué, tellement scandalisé de voir un millier d'enfants qui se disputaient les ordures avec les bêtes qui étaient là. Je me suis dit alors que je n'ai pas le droit de parler, mais d'agir", se rappelle-t-il.

A côté de la décharge, des familles ont construit leur propre village, avec des écoles, un dispensaire, un stade et des gargotes. La propreté et la tranquillité des rues contrastent avec l'environnement qui règne à Andralanitra.

Image caption Pierre Rakoto a perdu sa femme morte asphyxiée par la fumée après que des chiffonniers ont mis le feu aux ordures.

"80% des gens ne vont plus à la décharge car ils ont déjà vaincu cette étape dans la vie. Aujourd'hui, ils disent que s'il n'y avait pas ce travail d'Akamasoa, nous serions déjà morts ou en prison. Voilà ce qu'ils disent", affirme le Père Pedro.

"La mort parce qu'on ne pourrait pas se soigner, ou la prison parce qu'on serait obligé d'aller en ville voler et détrousser les gens. Vous imaginez s'il n'y avait pas Akamasoa, il y aurait 25 000 personnes en train de voler dans la ville", poursuit-il.

Le Père Pedro se félicite d'avoir réduit la mortalité parmi les familles qui travaillent aux alentours de la décharge, grâce aux soins prodigués par le dispensaire de la communauté Akamasoa.

Image caption Le Père Pedro (à droite), fondateur de l'association Akamasoa

Les familles du village ont l'obligation de scolariser leurs enfants. En 27 ans, 250 jeunes de la décharge sont devenus éducateurs, instituteurs ou professeurs.

Quant aux adultes, l'association leur propose surtout de travailler dans une carrière où ils cassent des pierres servant à construire les maisons du village.

D'autres ONG ont lancé des projets de reconversion professionnelle pour les chiffonniers. Mais les emplois générés par ces initiatives sont peu rémunérés, raison pour laquelle certains préfèrent rester à la décharge pour tenter de survivre.

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