Egypte: l'offensive d'Al-Azhar contre les intégristes

Depuis 2015 al-Azhar a lancé une contre-offensive sur Youtube et les réseaux sociaux pour contrer les faux enseignements des djihadistes sur internet. Copyright de l’image Ariane Lavrilleux
Image caption Depuis 2015 al-Azhar a lancé une contre-offensive sur Youtube et les réseaux sociaux pour contrer les faux enseignements des djihadistes sur internet.

Le Pape François est attendu aujourd'hui au Caire. Une visite historique de 48 heures après près de six ans de brouille entre le Vatican et l'institution Islamique al Azhar. Ensemble, le grand cheikh d'al Azhar et le souverain pontife vont animer une conférence internationale pour la paix avec pour thème principal la lutte contre l'extrémisme et le terrorisme.

Depuis 2015 al-Azhar a lancé une contre-offensive sur Youtube et les réseaux sociaux pour contrer les faux enseignements des djihadistes sur internet.

Ariane Lavrilleux

Le Caire, BBC Afrique

Un observatoire contre l'extrémisme

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Image caption Au deuxième étage du siège d'al Azhar, dans un open-espace flambant neuf, une centaine d'étudiants et chercheurs se relaient 7 jours sur 7

Au deuxième étage du siège d'al Azhar, dans un open-espace flambant neuf, une centaine d'étudiants et chercheurs se relaient 7 jours sur 7. C'est à l'observatoire de l'extrémisme. Ibrahim Sayed est maître-assistant au département francophone d'islamologie. Aujourd'hui, pas d'élèves en face de lui seulement un écran et un coran sur son bureau. Sa mission : répertorier les auteurs d'attentats et repérer les sites internet qui diffusent des idées considérées comme radicales.

"On commence chaque jour avec les mots clés Daesh, Islam, Hakemeya, ça veut dire le régime de gouvernance en islam, on utilise le coran pour gérer les affaires des musulmans ; c'est un terme qu'on utilise en islam médiéval. Bien sur les islamistes utilisent ce terme pour attirer les jeunes parce qu'ils essayent de rétablir ce système politique. Vous avez des sites fondamentalistes -par exemple celui-là "le système de gouvernement avant l'islam", il n'est pas obligatoirement terroriste, mais souvent c'est salafiste. Mais simplement quand on apprend ces mots sans approfondir dans l'évolution musulmane, ça mène directement à Daesh. Nous on essaye de faire des articles, des livres, à travers le site d'al Azhar, on clarifie les choses"

Des contre arguments pour combattre l'intégrisme

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Image caption Un conseil de cheikhs d'Al Azhar rédige des contre-arguments en s'appuyant sur des versets et extraits de textes sacrés

C'est là qu'intervient le comité de la charia, un conseil de cheikhs d'Al Azhar rédige des contre-arguments en s'appuyant sur des versets et extraits de textes sacrés. Une des prochaines publications de l'observatoire que dirige Kamal Boraiqa Abdelsalam, traitera de Boko Haram

"Quand Boko Haram a kidnappé plus d'une centaine de femmes, et en a fait des captives, ils ont dit que c'était permis par l'islam. Biensûr, c'est faux et on doit corriger cette mauvaise interprétation. La réponse du coran c'est que dieu nous a créé libres. La liberté en islam est équivalente à la vie. Par exemple, si quelqu'un commet un homicide involontaire, Allah lui demande de se racheter en libérant un esclave, c'est-à-dire en ramenant à la vie quelqu'un. En fait, à l'origine, l'islam avait pour ambition de mettre fin à l'esclavage donc comment peut-on affirmer que c'est autorisé de prendre la vie de quelqu'un d'autres", explique Kamal Boraiqa Abdelsalam.

Les réseaux sociaux, outil de déradicalisation

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Image caption La mosquée de l'institut Al-Azhar

Ces réponses officielles sont aujourd'hui traduites en 10 langues notamment en anglais, français, chinois et en swahili. Pour mieux diffuser ses messages, Al Azhar est en train de construire un studio de télévision et envisage de produire des vidéos sur YouTube dans toutes ses langues. Mais les marges de manœuvres des membres de l'observatoire sur les réseaux sociaux restent pour l'instant limitées, comme le reconnait un des coordinateurs Mohammed Abdel Fadeel.

"On est limité techniquement. C'est seulement à travers mon profil Facebook, que je parle avec des amis et des étudiants qui sont extrémistes. Mais je ne peux pas utiliser la page officielle de l'observatoire d'Al Azhar pour répondre et essayer de débattre avec quelqu'un qui se radicalise", souligne Mohammed Abdel Fadeel.

Réforme du discours religieux

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Image caption Le Pape François est en visite en Egypte

Exhortée par le président égyptien à réformer le discours religieux, l'université d'al Azhar a également commencé à renouveler ses programmes,. Et depuis le début de l'année, une vingtaine de ses étudiants travaillent sur la définition du fanatisme avec les catholiques de l'institut dominicain d'études orientales du Caire, une première, pour le frère Amir Jaje.

"L'objectif de ces rencontres c'est que les étudiants puissent rencontrer des chercheurs qui les aident à avoir une pensée critique, parce qu'on voit ces mêmes sujets présentés par une culture différente. C'est très important car on travaille avec le futur clergé-imam et si on veut lutter contre l'intégrisme il faut aider les futurs imams à accepter l'autre tel qu'il est et pas avoir une pensée fermée", indique M. Jaje.

Pour poursuivre ce dialogue, des cheikhs d'al azhar sont allés récemment à la rencontre des égyptiens aux terrasses des cafés… Mais pour Sherif Mohy Eddin, spécialiste des questions lutte contre le terrorisme et de droits de l'Homme à l'ONG Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR), ces efforts d'Al Azhar « louables, ont peu d'impact sur la population égyptienne qui lui reproche son soutien au régime ». Théoriquement indépendant du régime militaire, al Azhar « fait en réalité partie de l'Etat conservateur qu'il soutient publiquement dans ses déclarations » poursuit le chercheur qui appelle à « une véritable séparation et une réforme radicale du discours religieux ».

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