Amkoullel ou la sagesse par le rap

Amkoullel, l'enfant peul
Image caption Amkoullel, l'un des pioniers du hip-hop au Mali se réclame de son grand-oncle Amadou Hampaté Ba

Pour ses nombreux fans qui se recrutent dans son Mali natal et au-delà, il s'appelle tout simplement Amkoullel, l'Enfant Peul. Son vrai nom est volontairement tout un mystère.

Mais s'il y a quelque chose d'énigmatique à cela, il tient à un choix qui est celui de valoriser un héritage légué indirectement par le grand-oncle de l'artiste, Amadou Hampaté Bah.

Hampaté Bah s'était servi de l'écriture pour véhiculer la richesse culturelle de l'Afrique de l'oralité.

Et pour souligner l'importance du bouche-à-oreille, l'école au pied du grand baobab, il trouva cette formule lapidaire qui reste collé à son nom: "en Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle".

Héritage

A la tribune du Club BBC, nous avons invité tout autant l'héritier du sage de Bandiagara, le jeune leader d'opinion que le rappeur qui s'enthousiasme d'avoir contribué à faire sortir le hip hop du bois pour l'imposer comme une musique décente et utile.

"Même le président Amadou Toumani Touré écoute le hip hop au Mali", se rejouit Amkoullel qui exhibe ce fait, sinon comme un butin de guerre, du moins comme le symbole du triomphe d'un genre musical jadis considéré comme un truc de voyou.

Et pour planter le décor, l'exploration du récit qui se cache derrière son nom de scène. Pourquoi se faire appeler Amkoullel, l'enfant Peul ?

"Il y a un message qui était très fort dans le travail de Amadou Hampaté Bah", explique le rappeur.

"Il comptait beaucoup sur la jeunesse africaine" pour poursuivre son œuvre et aller vers l'idéal de l'unité africaine.

Amkoullel, l'Enfant Peul... ce n'est donc pas un simple baptême d'après le titre d'un roman.

C'est un hommage à un grand-oncle dont on veut faire renaître le message sur un support moderne à travers un processus qui réincarne l'écrivain en rappeur.

Et ce processus commence dans les années 90. Amkoullel est enfant. Ses oreilles de gamin découvrent le rap, outil de contestation des Afro-américains dans une sorte de prolongement du mouvement pour les droits civiques.

Public Enemy

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Au début, c'était un passe-temps qui l'occupe lui et ses frères.

Le hip hop très engagé des Public Enemy cristalise son respect pour un mouvement qui va au delà de l'art pour l'art.

Pourtant, il refuse de prendre ce groupe de rappeurs américain pour idole, son modèle restant le grand-oncle. Aussi des personnalités comme Nelson Mandela et Thomas Sankara sont parmi les fugures africaines qui constituent une source où il puise la force de son message.

Mais pourquoi embrasser le rap pour poursuivre l'œuvre de mise en valeur des traditions africaines de Hampaté Ba, alors que l'on pencherait le plus logiquement du monde possible en faveur de la musique mandingue, à portée de main?

La réponse à cette question révèle toute la motivation artistique d'Amkoullel: "c'est le côté engagement social du hip hop qui est toujours très important pour moi".

Pour l'artiste donc, la musique doit être mise au service de quelque chose.

Et si le mandingue permet de conserver une tradition musicale révélatrice d'identité pour le Mali et pour l'Afrique, le genre ne parait pas approprié à l’artiste en herbe… pas approprié pour son âge, son milieu urbain et pour le type de message qu'il lui faut communiquer avec cette dose de hargne nécessaire.

En revanche, Amkoullel ne veut pas d'un rap sans empreinte. Ainsi aux techniques traditionnelles du hip hop – les saccades, la brusque gestuelle – il adjoint d'autres ingrédients (les sonorités traditionnelles) pour générer ce qu'il est fier d'appeler "le rap malien".

Chroniqueur

Selon la bio officielle de l'artiste, c'est en 1993 que Amkoullel organise son premier concert de rap puis multiplie les collaborations et crée le groupe «Kouma Guerya», littéralement la guérilla de la parole.

Son premier album, Infaculté, sorti en 2002, est un réquisitoire contre l'ignorance. Il est suivi en 2003 de Surafin, ('pot-de-vin'), puis de Waati Sera ('Il est temps !’).

Son dernier album Ne ka Mali dont il est venu parler à la tribune du Club BBC se veut l'opus de la maturité.

La rythmique fait la part belle aux instruments qui font la renommée musicale du Mali : le taama, le n'goni, les percussions.

Et le message tourne autour de questions comme l'éducation, l'unité africaine, l’immigration, la démocratie.

Ne Ka Mali, dans le fond, parachève chez Amkoullel l'image d'un jeune qui s'emploie comme "chroniqueur de son époque".

Mais le portfolio des sujets qu'il aborde dans ses chansons, au gré de cette époque à laquelle il appartient, ne devra-t-il pas s'élargir pour intégrer la question du terrorisme?

L'interrogation n'est pas anodine. Amkoullel était récemment au festival au désert d'Essakane dans le nord du Mali.

Ce rendez-vous annuel rassemble des acteurs de la culture en une rencontre de concertations et d'échanges entre communautés.

Cette année, la menace d'al Qaeda au Maghreb islamique a imposé des restrictions sur le mouvement des festivaliers.

Terrorisme

Et parallèlement, un jeune tunisien se revendiquant d'al Qaeda, rate un coup contre l'ambassade de France à Bamako, en début d’année.

"Parler de la question du terrorisme dans nos textes, pourquoi pas? Mais pas forcément dans le sens de diaboliser... mais de poser des questions", dit Amkoullel.

Et comme s'il était un porte-parole du gouvernement malien, le rappeur déplore une exagération à propos de la présence d'al Qaeda dans le nord du Mali.

"On ne peut pas nier qu'il y a eu des enlèvements dans le nord du Mali. C'est malheureux et je dénonce complètement cette situation."

"Mais quant à dire que le nord du Mali est une zone dangereuse, avec al Qaeda qui guette à tous les coins, c'est exagéré."

Pour l'artiste, il est indispensable de faire la part des choses et éviter de systématiquement tout lier à al Qaeda que l’on verrait partout.

Sinon, avertit-il, la conséquence pourrait en être que l'on ferait des victimes innocentes, en l'occurrence ces habitants du sahel dont la survie dépend du tourisme.

Entre la promotion de son nouvel album et son rôle de porte-parole culturel, Amkoullel essaie de pousser les frontières de sa créativité.

L'artiste expérimente - en résidence de création - des séances de rap live soutenues par des percussions traditionnelles.

Il en aura sans doute besoin pour sa première tournée aux Etats-Unis, où il voudrait faire découvrir le hip hop malien.