Les pionnières du bobsleigh africain

Akuoma Omeoga, 24 ans, freineuse de l'équipe de bobsleigh du Nigeria Copyright de l’image Charlie Northcott BBC
Image caption Akuoma Omeoga, 24 ans, freineuse de l'équipe de bobsleigh du Nigeria

Est-ce que les J.O d'hiver de 2018 verront pour la première fois la participation d'une équipe africaine dans la catégorie bobsleigh? Trois jeunes athlètes nigérianes ont fait le pari de se qualifier pour la compétition. Un scénario qui semble tout droit sorti d'un film Disney. Il s'agit non seulement de la première équipe nigériane, mais également de la première équipe de bobsleigh du continent hommes et femmes confondus. Un moment historique pour l'Afrique et la discipline.

Alors pourquoi avoir choisi le bobsleigh?

Copyright de l’image Charlie Northcott BBC
Image caption Les femmes de l'équipe sont d'anciennes championnes d'athlétisme.

L'ancienne championne d'athlétisme Seun Adigun est à l'origine du projet. La jeune femme de 30 ans a remporté à plusieurs fois le 100 mètres haie au niveau national au Nigéria et a également représenté son pays au Jeux olympiques de Londres en 2012.

Même si elle décroché des pistes d'athlétisme, elle n'était pas tout a fait prête renoncer à sa carrière sportive. Elle s'est donc tournée vers le bobsleigh.

La jeune femme, qui possède la double nationalité, a rejoint l'équipe américaine de bobsleigh en tant que freineuse pendant un an.

Après quelques recherches, elle a été stupéfaite d'apprendre que le continent n'avait jamais eu de représentant au Jeux olympiques dans ce sport de glisse.

"Nous avons tellement de talent (en Afrique), nous pouvons avoir les ressources si nous rassemblons nos forces, nous avons la passion, la motivation, la détermination, la condition sportive, alors pourquoi pas ?"

"Nous avons tellement de talent (en Afrique), nous pouvons avoir les ressources si nous rassemblons nos forces, nous avons la passion, la motivation, la détermination..."

Seun Adigun, athlète nigériane
Charlie Northcott

Après réflexion, Seun Adigun a décidé d'initier cette équipe de bobsleigh ainsi que toute une fédération pour l'Afrique. Grâce à cette expérience, elle espère inspirer les femmes, développer la discipline et donner une image positive du continent.

"Je veux dire à tous les oncles et tantes, que les prières et la fierté que nous partageons en tant que nation a été placée et creusée au plus profond de nos cœurs. Nous voulons dire au Nigéria que nous sommes très fières de porter le drapeau. Rien n'est plus important pour nous que de s'assurer que le Nigéria est représenté de manière positive et comme le grand peuple qu'il est."

Bobsleigh sans neige

Copyright de l’image Raissa Ioussouf
Image caption Le bobsleigh à deux places pèse 170kg sans équipage, la pilote le dirige grâce à des anneaux attachés à une corde.

En septembre 2016, Seun Adigun a recruté deux anciennes championnes d'athlétisme, Ngozi Onwumere, qui a remporté deux médailles aux Jeux africains, et Akuoma Omeoga qui a concouru pour l'université américaine du Minnesota. Ngozi a rejoint l'équipe avant de réaliser exactement ce dans quoi elle s'était engagée.

"J'étais très enthousiaste. Ce n'est qu'après que j'ai vraiment réalisé que j'avais accepté de faire du bobsleigh alors que j'y connaissais rien. Sans mentir, je ne savais rien. Je ne savais même pas ce qu'était le sport et les compétences que cela demandaient. Tout ce que je sais, c'est qu'elle m'a choisi, donc j'imagine que j'ai ce qu'il faut!"

Media playback is unsupported on your device
De la chaleur du Nigéria au froid du Canada

Avec Seun Adigun comme entraîneur, Ngozi a vite rattrapé son retard et appris les fondamentaux du sport. L'équipe est basée à Houston dans le sud des Etats-Unis. Une ville côtière où la météo est clémente et la neige se fait très rare.

Des conditions loin d'être idéales pour la pratique du bobsleigh. Mais il en faut plus pour décourager les trois athlètes déterminées à s'entraîner par tous les moyens.

1ère

équipe nigériane du continent

3

ex-championnes d'athlétisme tentent de se qualifier pour les JO 2018

  • -18 degrès température lors de l'entraînement au Canada

  • 135 k/h vitesse maximale

  • 1600 m piste de glisse

  • 170 kg poids de l'engin

BBC

L'équipe a construit un traîneau en bois nommé le "Maeflower" en hommage à la belle-soeur disparue de Seun Adigun. Lorsqu'elles poussent le bobsleigh sur une piste ou une pelouse artificielle, la quantité de friction reproduit le poids du véhicule sur la glace.

Et les jours où elles n'utilisent pas le "Maeflower", les trois femmes se concentrent sur le renforcement musculaire et leur vitesse.

Pour Akuoma, il est important de montrer aux autres pays qu'il est possible de s'entraîner même si à première vue, il n'y a pas les ressources nécessaires pour la pratique du sport.

"Lorsque nous avons commencé, nous n'avions pas les moyens adéquats mais on les a créés, nous ne vivons pas dans le bon climat, mais on parvient à s'entraîner, nous voulons donner l'exemple et ils (les autres pays) peuvent voir qu'ils peuvent également le faire même si cela semble impossible pour l'instant."

La descente sur piste glacée

Copyright de l’image Raissa Ioussouf
Image caption La vue depuis le haut de la piste de bobsleigh du parc olympique de Calgary. C'est sur cette piste que l'équipe jamaïcaine de bosleigh s'est retournée lors d'une course qualificative aux J.O de 1988, leur histoire a inspiré leur film Rasta Rockett. (C'est un panorama, c'est à mettre sur Facebook pour une vue à 360degrés).

Mi-mars, l'équipe a pu expérimenter les courses de bobsleigh dans un froid glacial. Pour leur dernier entraînement de la saison, les athlètes se sont rendues à Calgary dans la province d'Alberta dans l'Ouest du Canada où le thermomètre affichait -18 degrés.

Pour Seun Adigun c'était l'occasion de perfectionner ses compétences de pilote. Assise à l'avant du bob à deux places, elle doit négocier les virages d'une piste sinueuse glacée de 1600 mètres et atteindre l'arrivée le plus rapidement possible.

L'engin, dont la forme rappelle celle d'une balle de revolver peut atteindre jusqu'à 135 k/h et le parcours se fait en moins d'une minute. Les athlètes doivent porter un casque de sécurité et un uniforme rembourré pour minimiser les risques de blessures dans les virages parfois violents.

"Avant ça me rendait malade, mon corps était dans tous ses états, mais il faut dépasser cela. (…) C'est comme si quelqu'un vous avait mis dans une grande poubelle et vous faisait rouler depuis le haut d'une colline, et ensuite, il faut imaginer que la force gravitationnelle vous tire à l'intérieur du bobsleigh," explique Seun.

En réalité, les athlètes de bobsleigh passent peut-être 10 minutes sur la glace sur une heure d'entraînement. Pousser et transporter le traîneau de 170 kg demande beaucoup de force et d'énergie d'après Sarah Monk, monitrice et ancienne athlète canadienne de haut niveau en bobsleigh.

Copyright de l’image Raissa Ioussouf
Image caption L'équipe a réalisé son dernier entraînement de la saison au parc olympique de Calgary dans la province d'Alberta dans l'Ouest du Canada.

"Il y a beaucoup d'aspects dans ce sport, vous devez être fort et rapide pour faire démarrer l'engin, et il faut être puissant mentalement et physiquement car si jamais le traîneau se retourne, il faut pouvoir s'accrocher et être assez fort pour en sortir. C'est comme un accident de voiture," d'après la monitrice.

Les athlètes ne peuvent effectuer trop de descentes dans une journée car c'est trop épuisant. Pour compenser, le pilote fait parfois des "courses virtuelles".

Avant de dévaler la piste en traîneau, Seun Adigun ferme les yeux, et esquisse les mouvements de pilotage qu'elle va réaliser pour négocier les virages. Une grande responsabilité pèse sur ses épaules car en tant que pilote, c'est elle qui doit qualifier toute l'équipe pour les Jeux en Corée du Sud en février prochain.

"Voici les trois choses qu'il faut pour être une bonne pilote de bobsleigh. Un, le courage, il faut accepter de prendre des risques. Deux, la détermination, car en tant que pilote, il faut pouvoir se concentrer au moins 60 secondes sans un moment d'inattention. Trois, la discipline, car l'équipe compte entièrement sur ta capacité en tant que pilote pour se qualifier," explique Seun Adigun.

Pour se qualifier pour les Jeux, l'équipe doit terminer 5 courses sur trois pistes différentes dans le monde. Les trois femmes en ont déjà fait deux en début de saison, elles espèrent compléter les trois autres à la saison prochaine à partir d'octobre.

Copyright de l’image Raissa Ioussouf BBC
Image caption Les athlètes passent quelques minutes sur la glace et beaucoup de temps à transporter le traîneau .

Un sport onéreux

Mais pour atteindre cet objectif, l'équipe doit récolter assez d'argent pour financer leur projet Les trois femmes ont lancé une campagne de crowdfunding en novembre 2016 pour rassembler 150 000 dollars. Jusqu'à présent, elles ont obtenu un peu plus de 16 000 dollars. Le bobsleigh est un sport onéreux qui requiert beaucoup d'équipement.

Un traîneau à deux places peut coûter jusqu'à 80 000 euros, et le manque popularité du sport décourage les sponsors. C'est pourquoi peu de nations pratiquent cette discipline en général. L'équipe du Nigéria espère que sa tentative de qualification suscitera l'enthousiasme et l'intérêt du public pour le bobsleigh.

Au-delà de leur rêve olympique, les jeunes athlètes de l'équipe doivent également jongler entre les entraînements et leur vie professionnelle ou bien estudiantine. Seun, Ngozi et Akuoma ne peuvent se permettre d'être des athlètes de bobsleigh à temps plein. Seun poursuit un doctorat en chiropraxie et un master en science.

Un emploi du temps de ministre qui demande des sacrifices notamment sur la vie sociale. Le vendredi soir, l'équipe du Nigeria est plus susceptible d'être à l'entraînement plutôt qu'en boîte de nuit. Ce qui n'empêche pas les femmes de trouver un peu de temps pour s'amuser entre elles.

Tout ce dont elles ont besoin, c'est d'une enceinte et de la bonne musique nigériane pour danser une bonne partie de la nuit, même si c'est en pyjama dans leur salon.

Glossaire du bobsleigh

Pilote : La pilote et la freineuse doivent commencer a pousser le traîneau exactement au même moment. Pour essayer d'atteindre une synchronisation maximale, les athlètes suivent une série de commandes sur la ligne de départ. Dans l'équipe du Nigéria, la freineuse crie "backset" pour indiquer qu'elle est prête à pousser. Ensuite, la pilote embarque dans le traîneau la première tandis que sa freineuse la pousse encore sur quelques mètres. La pilote dirige le traîneau grâce à deux anneaux attachés à des cordes.

Freineuse : La freineuse donne l'élan initial. Elle pousse le bobsleigh sur une distance de 50m pour que le traîneau atteigne sa vitesse maximale et puis saute dedans avant le premier virage. Elle reste baissée tout au long de la descente. Cette position lui permet de réduire la résistance à l'air. A l'arrivée, la freineuse doit également arrêter l'engin.

La piste : La piste de bobsleigh du parc olympique de Calgary mesure 1600 mètres et les traîneaux qui y descendent peuvent atteindre une vitesse de 130k/h. La piste comporte 14 virages et la descente se fait généralement en une minute. C'est sur cette piste que l'équipe jamaïcaine de bobsleigh a perdu le contrôle de son traîneau et s'est retournée lors d'une course qualificative aux Jeux olympiques de 1988. Leurs histoire a inspiré le film Disney Rasta Rockett.