Comprendre l'essor du streaming musical en Afrique

Valorien Noubissi

BBC News Afrique

Femme noire utilisant un smartphone et des écouteurs alors qu'elle est allongée sur le sol de sa maison.

Crédit photo, Getty Images

Ronny Kitio a développé son application de streaming musical, Colorfol, pour aider une amie.

''Il y a une jeune artiste et déjà amie aussi qui m’a approché avec ce clip qu’elle voulait diffuser. Elle rencontrait de multiples difficultés et c’est comme ça qu'intuitivement qu’on s’est dit que 'voilà pourquoi pas ne pas développer une plateforme pour qu’elle puisse être écoutée' '', se souvient Ronny Kitio.

''Après étude, on s’est rendu compte qu’elle n’est pas la seule dans cette situation, beaucoup d’artistes ou de jeunes talents en souffrent. On s’est rendu compte que c’était une problématique plus générale dans la mesure où le système de rémunération des plateformes étrangères n’est pas adapté au contexte [africain] '', dit-il à la BBC.

L’étudiant en informatique à Université de Yaoundé I a commencé à travailler sur Colorfol en 2017, et l'a officiellement lancé en 2019.

Crédit photo, Ronny Kitio

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Ronny Kitio a commencé à travailler sur Colorfol en 2017, et l'a officiellement lancé en 2019.

Il décrit l’application comme une plateforme de streaming et de promotion de la musique africaine et des artistes indépendants.

Avec son application, il essaie de contourner ce qu'il considère comme un défi majeur pour les artistes africains qui veulent gagner de l'argent en diffusant leurs œuvres en streaming, en particulier sur des plateformes développées en dehors du continent.

''L’inconvénient pour les artistes qui n’ont pas une fan base est qu’ils vont se retrouver avec une rémunération très faible. Pour remédier à cela nous avons utilisé ce qu’on appelle l’UCP. Ce qui fait que si vous payez 1 000 frs par exemple et que vous écoutez tous les artistes, la proportion de vos écoutes sera répartie uniquement à ces artistes-là. Ce qui fait que les artistes et jeunes talents, reçoivent équitablement ce qui leur revient'', explique Ronny Kitio.

''A cela nous avons ajouté une police d’assurance sociale qui permet aux artistes non seulement d’avoir des revenus mais de pouvoir stocker une partie de leurs revenus pour leurs vieux jours après leur carrière ou en cas de problème majeur'', renchérit-il.

Colorfol propose désormais 9 000 contenus, vidéo et musique, provenant de près de 700 artistes indépendants, précise-t-il.

L'application peut être téléchargée et utilisée gratuitement par les utilisateurs. Pour le moment, les revenus sont générés par les publicités et sont partagés avec les artistes, un modèle qui reflète la tendance régionale.

Enorme changement dans l'industrie

Le streaming a bouleversé l'industrie musicale, mais qu'en est-il en Afrique ?

Crédit photo, Davy Lessouga

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Davy Lessouga est auteur du livre Musique et Digital en Afrique Francophone: Perspectives et enjeux.

''A l’époque les gens étaient encombrés à la maison avec les multitudes de CDs. Or, aujourd’hui, avec tous ces différents supports physiques, on s’est rendu compte qu’on ne peut les stocker en ligne et on peut les écouter,'' affirme Davy Lessouga, Senior Manager Label chez Believe Digital, maison de disque française et distributeur de musique au Cameroun.

Mais ce n'est pas le seul facteur.

''Avec le CD, la cassette, vous aurez peut-être pu les garder. Mais au bout d’un moment, vous aviez des soucis qui faisaient que la qualité du son qui allait se retrouver endommagée puisque le support allait se gâter or si vous mettez un fichier numérique en ligne aujourd’hui, dans 5, 10, 20 ans, le fichier numérique aura la même qualité sonore,'' ajoute M. Lessouga, qui est promoteur du Cameroon Digital Music Conference.

Selon la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI), le marché mondial de la musique a généré 25.6 milliards de dollars en 2021 et 65% de ces revenus viennent du streaming.

Pour comprendre l'ampleur de la transformation, vous pouvez comparer ces chiffres avec ceux d'il y a 20 ans lorsque ces revenus étaient de 24 milliards avec une contribution à hauteur de 97% des ventes physiques.

Un peu plus loin dans le même rapport de l’IFPI, il est dit que l’Afrique Subsaharienne, à l'instar de toutes les autres régions, a enregistré une augmentation des revenus provenant du streaming, en particulier le streaming financé par la publicité dont les revenus ont augmenté de 56,4 %.

Ce qui montre à suffisance la place qu’occupe aujourd’hui le streaming dans l’industrie musicale.

Une importance portée par des plateformes comme, Deezer, Spotify, Apple Music, Tidal pour les plus connus.

Mais tous ne s'appellent pas Youssou Ndour, Fally Ipupa ou encore Davido pour avoir pignon sur rue sur ces plateformes.

Autrement dit, comment s'en sortent les jeunes musiciens africains sur les sites de streaming ?

L'expérience de Max Melo

Crédit photo, Max Melo

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C'est en 2020 que Max Melo a commencé à mettre ses chansons sur les plateformes de streaming.

Aujourd’hui, les plateformes de streaming musical sont devenues incontournables pour les artistes, y compris ceux africains.

Mais pour les artistes qui n’ont pas signé avec des maisons de disque, avoir cette visibilité sur internet peut être difficile.

C’est avec Anita, une de ses chansons à succès que Max Melo, s’implante sur les plateformes de streaming musical, en 2020.

''Moi j’entendais parler de streaming, sans toutefois connaître les voies et moyens par lesquels passer pour y accéder. Et y a plusieurs personnes qui m’ont tendu la main dans ma carrière, comme le footballeur international Max Alain Gradel. C’est lui qui avait mis autour de moi un staff, une équipe, qui a proposé de me mettre sur les plateformes de téléchargement'', explique le chanteur ivoirien de variété à la BBC.

Depuis séparé de cette équipe, Max Melo a créé un compte sur le site TuneCore, où il paye pour que ses chansons soient mises en ligne. Un investissement aujourd’hui indispensable pour lui.

''Ça me vend déjà sur le plan international. Avec les plateformes de téléchargement légal, vous avez accès à mes musiques peu importe le pays dans lequel vous vous trouvez aujourd’hui. Donc déjà c’est un avantage énorme. Aujourd’hui la technologie a évolué, les CDs ne sont plus trop vendus. Les mentalités changent, on essaye de s’adapter'', déclare Max Melo.

Aux Etats-Unis, le streaming a généré l’année dernière plus de 3/4 des revenus de l’industrie musicale.

Alors en Afrique aussi, le secteur attire. A l’image de Boomplay, une application de streaming qui se focalise sur le continent, et qui vient d’ouvrir des bureaux à Abidjan.

''Sur le Top 5 des pays en terme d’utilisation de l’application sur l’Afrique, la Côte d’Ivoire est numéro 4'', affirme Paola Audrey Ndengue, directrice générale de Boomplay Côte d’Ivoire.

Crédit photo, Paola Audrey Ndengue

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Paola Audrey Ndengue, directrice générale de Boomplay Côte d’Ivoire qui vient d’ouvrir des bureaux à Abidjan.

''L’intérêt aussi pour Boomplay c’est de donner une opportunité à toute cette nouvelle génération d’artistes. Nous avons des intermédiaires, qui sont vraiment des partenaires de première importance pour nous, qui sommes les distributeurs, et justement l’intérêt d’ouvrir un bureau c’est d’avoir des équipes locales, qui vont pouvoir échanger avec les partenaires locaux, et faire en sorte que la musique ivoirienne soit la mieux représentée possible sur l’application'', explique Mme Ndengue.

Pour le rappeur ivoirien, Papa Izy, ce système de ''distributeur'' qui fait l’intermédiaire avec les plateformes de streaming, est désavantageux.

''A part eux, tu peux pas, t’es obligé de passer par eux. Et pour passer par eux, il faut qu’ils viennent vers toi. Donc t’es obligé de lutter dans le noir. Et si t’as un buzz, ou n’importe quoi que ça prend, ils viennent vers toi'', déplore l’artiste.

Crédit photo, Papa Izy

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Papa Izy

Papa Izy a un seul titre en streaming, issu d’une collaboration avec un DJ installé en France. S’il espère gagner en visibilité, il n’attend pas beaucoup de revenus supplémentaires.

''Parce que tu mets, ils ne téléchargent même pas. Ceux qui téléchargent, c’est les gens de là-bas. Après même quand ils téléchargent, y a pas assez. T’as pas des millions de téléchargement, t’as pas assez. Donc du coup c’est juste une visibilité.''

9 artistes sur 10 présents sur les plateformes de streaming, reçoivent moins de 1000 euros (655 957 francs cfa) par an, selon une étude européenne publiée en 2021.

Et comment fonctionne une plateforme de streaming ?

Davy Lessouga, auteur du livre Musique et Digital en Afrique Francophone: Perspectives et enjeux recense 3 modèles business sur lesquels fonctionnent une plateforme de streaming :

  • Le premier modèle-business est celui auquel tout le monde a accès. C’est le Freemium, qui est gratuit mais maintenant il y a de la publicité dessus.
  • Le deuxième modèle c’est le Premium qui fonctionne avec des abonnements qui permet d’écouter chaque mois tous les catalogues de la plateforme grâce à un abonnement mensuel. Vous avez la possibilité de faire du téléchargement offline. Il s’agit de télécharger de la musique mais elle n’est pas dématérialisée du support, elle est uniquement stockée dans l’application pour que vous puissiez écouter même quand vous n’êtes pas connecté sur internet.
  • Le troisième modèle business peut-être le Bundle, c’est un modèle alternatif entre le Freemium et le Premium. Il se fait le plus souvent avec les opérateurs de téléphonies mobile. Vous pouvez payer par exemple de la data et l’opérateur vous permet d’avoir accès à de la musique sur une plateforme. Donc à la fin du mois, ce qui se passe c’est que, les plateformes récupèrent ces trois différents revenus et ensuite pour rémunérer les acteurs via un système de rémunération bien précis.

La méthode de calcul du streaming peut se faire au prorata. A la fin du mois, la plateforme prend les écoutes de l’artiste divisées par toutes les écoutes de la plateformes, multipliées par le montant des revenus qui ont été récoltés.

Il y a une part de ce qui est récoltée en terme de droit (12%) qui est reversée à des structures telles que la Sacem. Il y a 20% aussi qui revient à la plateforme et le reste est remis au distributeur qui va rémunérer l’artiste.