"Être envoyés au Rwanda ne nous a pas empêchés d'aller en Europe" - Réfugié

Par Daisy Walsh,

BBC World Service

Bahabelom Mengesha vit aujourd'hui à Zurich
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Bahabelom Mengesha, qui vit aujourd'hui à Zurich, a été envoyé au Rwanda par Israël en 2014

Alors que le Royaume-Uni poursuit son projet d'envoyer des demandeurs d'asile au Rwanda, la BBC a entendu des témoignages selon lesquels, pas plus tard qu'en 2017, des réfugiés expédiés là-bas par Israël ont été rapidement expulsés et se trouvent maintenant en Europe.

Bahabelom Mengesha, un Érythréen de 36 ans, sait ce que c'est que d'être envoyé au Rwanda par un autre pays. Mais son séjour là-bas en tant que demandeur d'asile a été bref.

Il avait quitté l'Érythrée pour échapper à la guerre en 2007 et s'était rendu en Israël pour demander l'asile.

Sept ans plus tard, son permis a été révoqué et on lui a donné le choix : être renvoyé chez lui, aller dans un centre de détention pour migrants ou prendre 3 500 dollars (2 187 944 FCFA) et un vol aller simple pour le Rwanda.

Il a eu l'impression de n'avoir aucun choix, raconte-t-il à la BBC, depuis la Suisse, où il vit depuis sept ans.

"Aucune personne saine d'esprit n'irait volontairement en prison", dit Bahabelom de la détention en Israël. "Retourner en Érythrée, où l'emprisonnement fait partie de la culture, ce n'était [également] pas une option".

Il choisit donc le Rwanda.

Mais Bahabelom a vite découvert qu'il n'était pas le bienvenu dans ce pays d'Afrique de l'Est. À peine avait-il atterri dans sa capitale, Kigali, qu'on lui a dit qu'il devait repartir pour l'Ouganda voisin - et tout cela contre rémunération.

On ne sait pas exactement qui a orchestré son expulsion du Rwanda - et celle d'autres migrants auxquels nous avons parlé - mais Bahabelom pense que des fonctionnaires rwandais étaient impliqués.

Le statut du Rwanda en tant que destination sûre pour les réfugiés a été remis en question, après que le Royaume-Uni a signé un accord avec le pays pour héberger les demandeurs d'asile qui avaient débarqué sur ses côtes.

Les nations occidentales ont émis des avertissements sur son bilan en matière de droits de l'homme.

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Le gouvernement britannique avait un avion prêt à emmener des demandeurs d'asile au Rwanda au début du mois

Toutefois, il existe des différences essentielles entre l'accord conclu par le Royaume-Uni avec le pays et celui d'Israël.

Le programme de "départ volontaire" d'Israël présente le vol vers le Rwanda comme un choix, alors que le programme du Royaume-Uni est obligatoire. Et contrairement au Royaume-Uni, qui a annoncé publiquement son programme, Israël n'a jamais eu d'accord officiel avec le Rwanda.

Néanmoins, quelque 4 000 demandeurs d'asile érythréens et soudanais basés en Israël ont été envoyés au Rwanda et en Ouganda entre 2013 et 2018, avant que cet arrangement secret ne soit abandonné.

Bahabelom a été envoyé par avion à Kigali en septembre 2014.

"Le fait d'être envoyé au Rwanda ne nous a pas empêchés [d'atteindre l'Europe]", dit-il, racontant comment ils sont passés du Rwanda à l'Ouganda.

"Et nous ne nous sommes pas arrêtés là".

La BBC a parlé à un certain nombre d'anciens demandeurs d'asile qui ont été envoyés au Rwanda depuis Israël. Ils ont tous pris part au programme entre 2014 et 2016 et se sont depuis installés en Europe. Séparément, nous avons connaissance d'au moins un cas similaire vivant au Royaume-Uni. D'autres personnes interrogées par des experts en migration ont donné des récits similaires.

Beaucoup ont dit avoir été accueillis à l'aéroport de Kigali par un homme local appelé John. Ce témoignage s'étend sur plusieurs années, il est donc impossible de vérifier si "John" était la même personne tout au long de l'opération.

Ils décrivent ensuite les papiers qui leur ont été retirés par des personnes qui semblaient être des fonctionnaires rwandais, avant d'être conduits dans un hôtel gardé et dont ils n'avaient pas le droit de sortir.

On leur a ensuite demandé de payer jusqu'à 500 dollars (312 034 FCFA) pour être conduits en groupe à la frontière ougandaise. De l'autre côté, des voitures les attendaient pour les conduire à Kampala, la capitale. Là encore, ils ont dû payer.

Mais sans travail ni papiers, ils disent qu'ils devaient continuer à avancer et rejoindre les routes migratoires bien connues qui traversent l'Afrique et la Méditerranée pour atteindre l'Europe.

Bahabelom dit qu'il n'avait pas l'impression de pouvoir rester au Rwanda.

"[Quand on vous dit] de payer ceci et de partir, bien sûr vous faites ce qu'on vous dit".

Un autre demandeur d'asile érythréen, Mebrahtom Tesfamichael, dit avoir interpellé "John" sur ce qui se passait.

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Mebrahtom Tesfamichael dit qu'il a essayé de découvrir pourquoi ils ont été poussés hors du pays

"J'ai eu une discussion privée avec [lui]...", raconte Mebrahtom, qui est également arrivé à Kigali en 2014 après avoir passé neuf mois dans le centre de détention israélien de Holot.

"'Il faut que vous partiez d'ici', dit-il. J'ai répondu : 'pourquoi devrions-nous partir ? Quand nous avons quitté Israël, ils nous ont dit que nous allions obtenir le statut de réfugié au Rwanda et que c'est là que nous allions vivre.' Il a seulement dit : "vous avez peut-être le droit de rester trois jours. Après cela, vous devez partir.'"

Tesfay Gush, un Érythréen arrivé au Rwanda en février 2015, pense que les fonctionnaires rwandais et les trafiquants travaillaient en tandem.

"En tant qu'Africain moi-même, je pensais que je serais traité équitablement et qu'on s'occuperait mieux de moi [au Rwanda], dit-il. Mais il a compris qu'il n'était pas le bienvenu lorsqu'il a vu des agents de sécurité et des civils travailler apparemment ensemble.

"Ils ne voulaient pas de nous là-bas".

"Habituellement, quand quelqu'un vous aide à passer une frontière, cela se fait en cachette, mais ces gars-là l'ont fait ouvertement. Par exemple, lorsque nous sommes arrivés aux points de contrôle et qu'ils ont produit les documents appropriés pour passer sans encombre. C'est pourquoi je pense qu'ils étaient des fonctionnaires".

Interrogé pour un commentaire, le gouvernement rwandais affirme ne pas être au courant de telles allégations. Un porte-parole précise qu'il va mener une enquête.

"Toute personne ayant enfreint nos lois ou nos normes éthiques sera tenue de rendre des comptes. Le gouvernement rwandais fait de la sécurité de son peuple, et de toute personne qui vient dans notre pays, sa priorité absolue, et cela inclut les réfugiés et les migrants économiques."

Des promesses en l'air

Bahabelom est finalement arrivé en Grèce sur un petit bateau et a voyagé par voie terrestre jusqu'en Suisse.

Aujourd'hui installé à Zurich, il est sur le point de passer son examen final pour devenir un plombier qualifié.

Il se sent chanceux comparé à d'autres personnes envoyées d'Israël au Rwanda qui ont également rejoint la piste des migrants vers l'Europe.

"Je connais au moins 10 personnes ou plus qui ont perdu la vie en Libye, ont été décapitées par Daesh [le groupe État islamique] ou se sont noyées dans la mer."

Un expert du dispositif israélien, le Dr Yotam Gidrom, affirme qu'au fur et à mesure que la nouvelle de l'arrangement se répandait dans les communautés de migrants, il est devenu un moyen reconnu de rejoindre la route des passeurs vers l'Europe.

"Publiquement, les programmes de transfert étaient présentés comme offrant aux Soudanais et aux Érythréens un avenir stable au Rwanda ou en Ouganda", explique le Dr Gidrom, spécialiste des études sur les réfugiés à l'Université d'Oxford.

"Mais il est rapidement apparu que les promesses d'Israël concernant un statut juridique, des droits et des moyens de subsistance dans ces pays n'étaient que du vent."

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Des manifestations publiques ont eu lieu en Israël lorsque le gouvernement a tenté d'officialiser la politique d'expulsion en 2018

Les experts préviennent que l'expulsion de personnes vers des pays tiers peut également les rendre plus vulnérables à la traite des êtres humains.

"Les risques d'expulser des demandeurs d'asile (...) vers des pays qu'ils ne connaissent pas et avec lesquels ils n'ont peut-être aucun lien sont particulièrement aigus", explique Steve Symonds, d'Amnesty International, à la BBC.

Le programme d'asile du gouvernement britannique au Rwanda est un essai de cinq ans qui vise à envoyer certains réfugiés pour traitement et installation à long terme.

Le gouvernement rwandais a déclaré que l'accord avec le Royaume-Uni était "totalement incomparable" au programme israélien qui "a été abandonné lorsqu'il est devenu évident qu'il ne fonctionnait pas".

"Le nouveau programme prévoit un ensemble complet de mesures de soutien aux migrants et à la communauté d'accueil, financées par le gouvernement britannique", ajoute-t-il.

Le ministère britannique de l'Intérieur a insisté sur le fait que sa mise en œuvre serait étroitement surveillée.

"Notre partenariat migratoire innovant et de premier plan avec le Rwanda sera contrôlé par un comité conjoint sur mesure, qui veillera à ce que les personnes effectuant des voyages dangereux vers le Royaume-Uni soient relocalisées au Rwanda pour y reconstruire une nouvelle vie", confie un porte-parole à la BBC.