Bataclan : le mémorial de la controverse

Nadir Djennad, BBC Afrique, Paris

La salle de spectacle Bataclan, où ont été tuées certaines victimes des attentats du 13 novembre 2015. Copyright de l’image Nadir Djennad
Image caption La salle de spectacle du Bataclan, où ont été tuées certaines victimes des attentats.

Comment rendre hommage aux victimes des attentats qui ont fait 130 morts il y a un an, en France ? Une association française veut faire ériger un mémorial près du Bataclan. Mais les familles des victimes ne sont pas d'accord.

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Il y a un an, la France était frappée par une vague d'attentats sans précédent. Le 13 novembre 2015, des djihadistes ont tué 130 personnes et blessé des centaines d'autres à Paris et à Saint-Denis.

L'association Génération Bataclan pensait avoir trouvé la bonne idée de lever des fonds pour ériger un mémorial près de la salle du Bataclan, une salle de spectacle située dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, où périrent une bonne partie des victimes.

Olivier Legrand, fondateur de Génération Bataclan, présente avec enthousiasme les projets de monuments préparés par des architectes. Peu après les attentats, il a créé cette association dans le but de rassembler suffisamment de fonds pour la construction d'un mémorial, près de la salle du Bataclan. "Notre société a radicalement changé depuis le 13 novembre 2015. On regarde les gens différemment dans la rue, on prend le métro d'une manière différente, et on va dans des lieux publics de manière différente. Moi, j'ai le sentiment qu'il y a un vrai besoin de retrouver de la solidarité qui était un peu perdue", constate M. Legrand.

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Image caption Le café "A la bonne bière" fait partie des cibles de la série d'attentats du 13 novembre 2015.

"J'ai le sentiment qu'il y a un besoin de discussions. Au moment où les associations de victimes parlent d'ouverture, elles n'ont pas fait preuve d'ouverture, elles n'ont juste pas souhaité répondre à notre demande, on a écrit plusieurs lettres, on a demandé à tenir des réunions publiques. Mais tout cela est resté lettre morte, et je trouve cela dommage plusieurs fois", regrette-t-il.

L'association Génération Bataclan a collecté 14 000 euros auprès de bonnes volontés. Mais le projet ne fait pas l'unanimité auprès des familles des victimes et des associations qui les représentent. Ni auprès de la mairie de Paris.

Les familles des victimes ont eu le sentiment d'être bousculées alors que ce genre d'initiatives demande du temps et de la réflexion.

Le traumatisme étant toujours présent, un mémorial n'est pas encore la priorité des familles, selon Stéphane Gicquel, le secrétaire général de la Fédération nationale des victimes d'attentats et d'accidents collectifs. Il estime que "la mémoire, c'est quelque chose qui se construit petit à petit".

"Cela veut dire que l'urgence pour les victimes, celles qui souffrent vraiment, n'est pas de se dire qu'on va construire un mémorial. Il faut prendre le temps nécessaire et inscrire les victimes dans la temporalité. Il faut leur laisser le temps et le travail de mémoire, c'est un travail qui ne s'impose pas…" poursuit M. Gicquel.

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Image caption Guillaume Denoix de Saint Marc, le président de l'Association française des victimes du terrorisme, est pour la construction d'un mémorial dédié aux victimes des attentats de Paris et Saint-Denis.

Un an après les attentats, la douleur est toujours vive pour les familles des victimes et les survivants. Surtout à l'approche du 13 novembre. C'est le cas pour les employés et la direction du café "A la bonne bière", visée par les djihadistes. Cinq personnes ont trouvé la mort dans cet établissement. Audrey Bily, son gestionnaire, a échappé aux attentats, tout comme ses collègues. Mais des clients ont été tués, ce qui a provoqué un immense choc chez les employés.

Audrey Bily rappelle comment ils ont été assistés : "Nous avons été longuement accompagnés par des professionnels, des psychologues, qui ont l'habitude de gérer des cellules de crise. Il y en avait qui avaient besoin d'une thérapie de groupe, d'autres d'une thérapie individuelle. D'autres avaient besoin d'une thérapie dans leur langue maternelle. La plus belle réussite, c'est cet état d'esprit, cette équipe qui reste très soudée, qui sait se serrer les coudes après cet événement-là."

Dans ce contexte, faut-il un mémorial pour les victimes ?

Guillaume Denoix de Saint Marc, président de l'Association française des victimes du terrorisme, pense que c'est nécessaire. Il a été à l'initiative du mémorial construit dans le désert du Ténéré, au Niger, par les familles des victimes de l'attentat du DC10 d'UTA.

Cet attentat avait coûté la vie aux 170 passagers et membres d'équipage du vol UT-772 reliant Brazzaville à Paris, via N'Djaména, le 19 septembre 1989. Il avait explosé au-dessus du désert du Ténéré.

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Image caption Des fleurs déposées devant le Bataclan par des proches des victimes des attentats.

Pour Guillaume Denoix de Saint Marc, le mémorial a l'avantage de rappeler qu'il s'est passé quelque chose d'important, qui concerne tout le monde, pas seulement les victimes. "Je vous rappelle que les victimes (…) ont été complètement déshumanisées, elles ont été utilisées pour frapper l'état et la société. Ce lieu de mémoire permet d'inscrire dans notre narration collective le fait qu'un acte particulier a eu lieu, qui a fait des victimes, et que nous nous sommes redressés", souligne-t-il.

"Voilà, c'est important de le noter, sinon on est dans le non-dit, dans la gangrène. Donc, c'est très important de marquer le temps et le territoire", insiste M. de Saint Marc.

Mais il prend soin de désapprouver l'initiative de Génération Bataclan, annoncée juste après les attaques. Guillaume Denoix de Saint Marc pense que les familles des victimes ont besoin d'assez de temps pour faire le deuil.

En attendant la construction d'un mémorial, la sobriété reste le maître mot des cérémonies du 13 novembre, selon la mairie de Paris.

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