Sur les pas de Daesh à Tora Bora

Tora Bora,

Emmanuel Derville,

BBC Afrique.

La région est une forteresse presque imprenable, l'endroit idéal pour une guérilla. Copyright de l’image Reuters
Image caption La région est une forteresse presque imprenable, l'endroit idéal pour une guérilla.

Le groupe État islamique est sur le point de perdre ses derniers territoires en Syrie, mais l'organisation est en train de s'étendre en Afghanistan, et en particulier dans l'ancien repaire d'Oussama Ben Laden, dans les montagnes de Tora Bora.

La région est située dans l'Est du pays, dans la province du Nangarhar.

Elle a longtemps été sous la coupe des talibans avant d'être conquise par Daech l'été dernier.

Depuis le mois de juin, l'armée afghane tente de reprendre ce symbole de l'imaginaire djihadiste.

Mais les combats tardent à commencer et Daech en profite pour se renforcer.

Sur le flanc nord du massif de Tora Bora, tapis sur les hauteurs derrière des sacs de sable, les postes d'observation de l'armée afghane sont la seule ligne de défense pour empêcher Daech de remonter vers la ville stratégique de Djalalabad, le dernier verrou avant Kaboul.

Pour parvenir jusqu'à ces postes, il faut grimper des collines rocheuses et escarpées.

C'est toute la difficulté du relief de Tora Bora : une fois conquise, la zone est facile à défendre.

Le capitaine Gulbudin fait partie de la 4ème brigade du 201ème corps.

Lui et ses hommes surveillent les alentours mais ils n'osent pas s'aventurer en dehors de leur base.

Le témoignage du capitaine en dit long sur la difficulté à ratisser le terrain.

Certaines parties des massifs, désertiques et rocheux, présentent un paysage lunaire.

D'autres sont couvertes d'arbres, trouées de caves et de grottes.

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Image caption La région est une forteresse presque imprenable, l'endroit idéal pour une guérilla.

La région est une forteresse presque imprenable, l'endroit idéal pour une guérilla.

A Tora Bora, l'armée afghane compte moins de 800 hommes alors que Daech disposerait de 500 à 1000 combattants.

Le sergent Zaman commande un poste avancé qui surplombe une vallée proche du village de Suleman Khel.

Il a combattu plusieurs fois contre Daech, un ennemi qu'il juge particulièrement féroce.

En juin dernier, Daech était parvenu à s'emparer de la totalité du massif.

L'organisation terroriste s'apprêtait à descendre sur Djalalabad.

Le général Sangin, qui commande la 4ème brigade est parvenu à les repousser.

Daech a battu en retraite à l'intérieur de Tora Bora.

L'armée afghane a pris pied sur la face nord et établi une base avancée près du village de Suleman Khel. Pour y accéder, il faut conduire sur des pistes jonchées de cailloux et de rochers.

Malgré la difficulté du terrain, le général Sangin se dit déterminer à chasser Daech de Tora Bora.

L'autre avantage de cette région, c'est qu'elle est située le long de ce qu'on appelle la ligne Durant, c'est-à-dire la frontière afghane. Il est donc très facile d'aller se ravitailler au Pakistan.

En plus, une fois qu'on est bien préparé, il est facile de descendre dans la plaine pour attaquer les districts comme Pachir Agam, Chaprahar, Shezad et Koghyani.

C'est pour cette raison que nos forces armées ont réagi très vite quand Daech s'est emparé de Tora Bora en juin dernier et qu'il a commencé à envahir Chaprahar et Pachir Agam.

Nous avons pu déclencher nos opérations très rapidement, chasser l'ennemi de Chaprahar et de Pachir Agam pour le repousser à l'intérieur de Tora Bora,le tout en seulement 48 heures.

La prochaine étape sera d'attendre que la milice villageoise soit opérationnelle.

Les gens veulent empêcher Daech de revenir dans leurs villages.

Ils seront environ 500, le gouvernement de Kaboul va leur donner des armes.

Quand ils seront prêts, l'armée repartira à l'attaque. Nous allons bientôt nous mettre en mouvement, si possible avant l'arrivée de l'hiver.

Il faudra reprendre une zone de 8 km jusqu'à la frontière et nous allons les chasser.

Ils auront alors le choix entre fuir au Pakistan pour rejoindre leurs maîtres ou se faire tuer.

Pour l'instant, les événements semblent valider la stratégie du général Sangin.

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Image caption Les gens veulent empêcher Daech de revenir dans leurs villages.

Mise à part une attaque de sniper qui a coûté la vie à deux soldats fin septembre, il n'y a pas d'ennemi à l'horizon, pas de coup de feu en cette mi-octobre.

Mais pour combien de temps ?

Sur la base avancée, la prudence règne.

Un sous-officier des forces spéciales contacte par radio ses camarades positionnés sur les hauteurs pour s'assurer que tout va bien.

Pour le général Sangin, si l'État islamique fait preuve d'autant de résilience, c'est parce qu'il est soutenu par l'ISI, l'agence de renseignement militaire pakistanaise qui le laisse s'approvisionner en armes et en munitions sur son territoire.

Pourtant, quand Donald Trump avait prononcé son discours sur la nouvelle stratégie américaine en Afghanistan le 21 août dernier, il avait promis d'accentuer la pression sur Islamabad pour persuader le pays de cesser son appui aux insurgés.

C'est l'axe fort de la nouvelle politique de Washington.

Mais à Tora Bora, le général Sangin n'est pas du tout convaincu.

Les pressions américaines sur le Pakistan ne semblent faire aucun effet.

Le Pakistan a toujours nié fermement les accusations de collusion avec Daech.

Chaque semaine, le ministre pakistanais des Affaires étrangères répète qu'il condamne le terrorisme sous toutes ses formes et toutes ses manifestations.

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Image caption En juin dernier, Daech était parvenu à s'emparer de la totalité du massif.

En Afghanistan, la population ne croit pas aux dénégations d'Islamabad.

Depuis la chute des talibans en 2001, Kaboul reproche à son voisin d'héberger les chefs talibans ainsi que la mouvance insurgée de Sirajuddin Haqqani qui coordonnerait ses attaques contre les forces afghanes et les Américains avec l'armée pakistanaise.

Plusieurs sources de renseignement occidentales contactées par la BBC à Kaboul confirment les propos du général Sangin et les rumeurs qui circulent dans la population.

Hors micro, l'une d'elle indique que des commandants du réseau Haqqani ont bien des réunions dans des bases militaires pakistanaises.

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Image caption Un jeune afghan

Ainsi, ils sont à l'abri des frappes de drones américains.

L'autre aspect qui interpelle les agents du renseignement occidental, c'est la capacité de l'État islamique à combler ses pertes au combat.

Deux diplomates européens en poste à Kaboul assurent que les autorités pakistanaises laissent des centaines d'étudiants d'écoles coraniques grossir les rangs de Daech.

Il s'agirait de madrasas d'obédience salafiste gérées par le Lashkar-e-Taiba, une organisation djihadiste pakistanaise responsable de dizaines d'attentats en Inde.

Si les Pakistanais sont aussi impliqués dans le conflit afghan, c'est parce que l'armée, qui pilote la politique étrangère du pays, veut à tout prix contrer l'influence grandissante du rival indien en Afghanistan.

New Delhi a toujours soutenu le pouvoir afghan après 2001, au grand dam d'Islamabad.

Il n'y a pas que les élèves des madrasas pakistanais qui rejoignent Daech.

Depuis la perte de ses bastions en Irak et en Syrie, l'organisation État islamique a vu des douzaines de ses membres se réfugier en Afghanistan.

Toutefois, ils seraient moins d'une centaine pour l'instant. Dans leurs rangs, il y a des Chinois, des Ouzbeks, des Tadjiks, des Kazakhs, des Indiens.

Fort de ces nouvelles recrues, rien ne semble pouvoir enrayer la progression de Daech dans l'est et le nord du pays.

Outre Tora Bora, l'organisation est bien enracinée dans la province de la Kunar.

D'après plusieurs sources de renseignement, elles compteraient environ 5000 hommes à travers le pays.

La mission de l'Otan sur place parle, elle, d'un effectif total de 1000 à 1500 hommes.

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Image caption Depuis la perte de ses bastions en Irak et en Syrie, l'organisation État islamique a vu des douzaines de ses membres se réfugier en Afghanistan.

Pour tenter d'en finir une fois pour toutes, le gouvernement envisage de former un corps de volontaires pour sécuriser les villages menacées par l'organisation terroriste. Ce corps serait placé sous les ordres de l'armée. Un projet pilote doit être mis en place à Tora Bora.

Mais la mesure ne fait pas l'unanimité. Le seigneur de guerre de la région, Haji Zahir Qadir, possède déjà sa propre milice.

Il redoute que le nouveau corps de volontaires marginalise son autorité. Pour lui, le projet du gouvernement est une perte de temps.

Si Haji Zahir veut en finir rapidement avec Daech, c'est parce que l'organisation s'est emparé d'une partie du narco-trafic dont il avait la mainmise dans l'est afghan.

Lorsque le mouvement avait occupé le district d'Achin, voisin de Tora Bora, en 2015, il avait interdit la culture du pavot qui avait chuté de 45 % en un an dans la province, avant de faire machine arrière.

La drogue est devenue l'une des sources de financement du groupe.

Il faut dire que l'est afghan borde le Pakistan, c'est l'endroit idéal pour fabriquer de l'héroïne avant d'expédier la marchandise à l'étranger.

Il y aurait de nombreux laboratoires de transformation du pavot sur place.

Dans ces conditions, Kaboul paraît hésiter à laisser un baron de la drogue comme Haji Zahir mener une offensive qui renforcerait son influence.

Le pays est déjà un narco-état : il concentre 80 % de la production mondiale de pavot.

Et la province du Nangarhar est la cinquième région productrice d'Afghanistan si l'on en croit les chiffres de l'Office des Nations Unies pour la drogue et le crime.

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Image caption Dans les rues de Kaboul

Depuis que Daech s'est implanté dans la région, la culture du pavot est repartie à la hausse : + 27 % l'an dernier dans le Nangarhar pour atteindre 465 tonnes.

Nilofar Aziz est députée à l'assemblée du Nangarhar.

Elle vit à Djalalabad et elle est constamment en contact avec les chefs de tribus de la région.

Elle comprend la nécessité de lever de nouvelles unités de volontaires pour suppléer aux manques d'effectifs de l'armée afghane.

Mais elle craint aussi qu'une milice de ce genre réveille les conflits tribaux, toujours à vif dans certains districts.

Selon elle, contrairement à Daech, les talibans avaient du bon et j'étais d'accord avec leur politique sécuritaire au départ.

"Quand ces-derniers ont commencé a émergé sur la scène afghane il y a plus de vingt ans, ils ont su apporter la sécurité, mettre fin à l'anarchie et à la criminalité qui régnaient dans les années 90 dans notre pays. Ils ont réussi à mettre fin aux combats incessants dans l'est afghan", ajoute-t-elle.

D'après elle, un commerçant pouvait laisser son magasin ouvert toute la nuit et rentrer dormir chez lui sans craindre de se faire cambrioler.

"Quand il revenait le lendemain matin, il ne manquait rien. C'est vrai que les talibans se sont ensuite opposés à la scolarisation des filles. D'ailleurs durant leur régime, il n'y avait presque pas d'écoles ouvertes pour la population. Mais vous savez, Daech est encore pire que les talibans, ils sont d'une autre trempe. Quand le groupe est arrivé dans la province du Nangarhar, il s'est tout de suite montré très strict et très cruel envers les gens. Il n'a de pitié pour personne. Si quelqu'un travaille de près ou de loin pour le gouvernement, pour les forces de sécurité, pour les Américains ou pour une ONG étrangère, même à un tout petit poste, il est considéré comme un infidèle. Il est accusé de collaborer avec l'ennemi, et il est puni en conséquence. Le plus souvent, il est exécuté et Daech considère que la religion les y autorise. Mais pour moi comme pour la plupart des Afghans, tout ceci est mauvais, cela n'a rien à voir avec l'islam", conclut-elle.

A Tora Bora, certains habitants partagent la préoccupation de Nilofar Aziz.

Ils ne sont pas contre un nouveau corps villageois pour aider l'armée afghane.

Ils veulent néanmoins sélectionner ceux qui en feront partie comme l'explique Abdil Qadir Hakimi, responsable du conseil pour la jeunesse à Suleman Khel.Reste que ces hésitations permettent à Daech de gagner du temps pour préparer sa prochaine offensive dans l'est afghan.

Alors que le groupe terroriste est sur le point de perdre tous ses territoires en Irak et en Syrie, sa guerre en Afghanistan ne fait que commencer.

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