Coronavirus: "je suis confinée avec mon agresseur"

  • Megha Mohan
  • Gender and identity correspondent
Man standing ominously over a woman

Crédit photo, James Mobbs/BBC

Avec une grande partie du monde en confinement à cause du coronavirus, ceux qui vivent la violence domestique pourraient devenir des victimes cachées de la pandémie, selon des avertissements.

L'ONU a averti que les femmes des pays pauvres et celles qui vivent dans de petites maisons ont probablement moins de moyens pour signaler les abus.

La BBC s'est entretenu avec deux femmes qui sont actuellement en confinement avec des hommes qui, selon elles, les ont maltraitées.

Geeta, Inde

Cette interview a été réalisée la veille de l'annonce par l'Inde d'un confinement complet de 21 jours afin de freiner la propagation du coronavirus.

Geeta se réveille à 5h du matin, son mari est allongé à côté d'elle à même le sol. Il ronfle bruyamment.

La nuit précédente, il était rentré ivre et bouleversé.

La pandémie du coronavirus entraîne la réduction du nombre de personnes utilisant les transports en commun, donc en tant que chauffeur d'autowallah ou de pousse-pousse, le revenu de Vijay était passé de 1500 roupies par jour (un peu plus de 16 £) à 700 roupies par jour.

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Le revenu familial de Geeta a diminué d'un tiers depuis l'épidémie de coronavirus.

Combien de temps cela va-t-il durer ? ", avait-il crié en jetant contre le mur une bouteille d'alcool qu'il venait de vider.

Les enfants de Geeta se précipitèrent derrière elle pour se mettre à l'abri.

Heureusement, Vijay est monté sur le petit matelas que toute la famille partage et s'est endormi peu de temps après son explosion de colère.

"Il a fallu un certain temps pour calmer les enfants", explique Geeta.

"Ils ont vu leur père plusieurs fois en colère, mais ces dernières semaines, cela a empiré. Ils l'ont vu jeter des choses contre le mur et me tirer par les cheveux."

Le mari de Geeta l'a frappée plus de fois qu'elle ne s'en souvient, la première fois le soir de leur mariage. Elle a essayé de le quitter une fois, mais il ne l'a pas laissée prendre les enfants.

Ils vivent dans un quartier à faible revenu, appelé Mohalla, dans une zone rurale.

D'ordinaire, elle fait un kilomètre à pied, tous les jours, jusqu'au puits le plus proche pour chercher de l'eau pour la consommation journalière.

Une fois l'eau ramenée à la maison, elle discute avec ses voisins en attendant l'arrivée de l'épicier avec sa charrette de légumes.

Après avoir fait la provision quotidienne de nourriture du ménage, Geeta commence à préparer le petit-déjeuner.

Son mari part vers 7 heures du matin, revient pour le déjeuner et une sieste et repart après le retour des deux enfants plus âgés.

"Mais les choses ont changé lorsque l'école a fermé le 14", dit-elle.

"Les enfants étaient donc constamment à la maison et ils ont commencé à irriter mon mari"; témoigne-t-elle.

"Habituellement, il me réserve sa colère, mais il a commencé à leur crier dessus pour des choses mineures comme laisser une tasse par terre. J'interviens alors pour détourner son attention afin qu'il puisse diriger sa colère vers moi, mais plus le confinement dure, moins j'arrive à le distraire. "

Geeta avait un plan. Pendant que son mari était au travail et après avoir nettoyé la maison, elle se rendait à pied dans un immeuble à proximité du quartier.

Là, elle avait l'habitude d'assister à un cours secret organisé par des organisateurs communautaires où les femmes apprennent à coudre, à lire et à écrire.

Geeta veut acquérir suffisamment de compétences pour être financièrement indépendante et déménager avec ses enfants.

En classe, elle a également rencontré des conseillers formés pour aider les victimes de violence domestique.

Mais le confinement de 21 jours qui a débuté le 24 mars en Inde, a mis un terme à cela.

Les cours sont terminés et impossible pour les conseillers communautaires de rendre visite aux femmes vulnérables.

Vimlesh Solanki, volontaire pour Sambhali Trust, une organisation qui soutient les femmes à Jodhpur, la deuxième plus grande ville du Rajasthan, affirme que le coronavirus a mis les femmes en danger.

"Un confinement total signifie que chaque jour est complètement perturbé. Il n'y a plus de vendeur de légumes avec des charrettes, elles doivent donc se rendre plus loin au supermarché pour se nourrir tous les jours.

"Des situations stressantes comme celle-ci signifient qu'il y a plus de raisons pour attiser la colère de leurs partenaires déjà violents."

Kai, New York, États-Unis

Kai sort son téléphone et pianote lentement sur le clavier.

"Maman veut que je reste avec toi." Elle appuie sur 'envoyer'. La réponse arrive rapidement: "C'est bien."

La semaine dernière, l'adolescente est revenue dans la maison dans laquelle elle avait juré de ne plus jamais entrer.

"La seconde où j'y suis retournée, dans ma mémoire, tout s'est fermé", dit-elle doucement. "Tout s'est éteint, chaque sentiment."

Elle était retournée vivre avec son père, l'homme qui, selon elle, l'avait agressée physiquement et sexuellement pendant des années.

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Il y a deux semaines, Kai pensait que le coronavirus allait exploser avec une avalanche d'informations. Puis les choses ont changé.

Le personnel du magasin où travaillait sa mère était sur les nerfs.

La nouvelle que le virus s'était propagé dans plus de 170 pays et avait maintenant atteint New York, rendait les gens nerveux.

Travailler dans un magasin signifiait interagir avec les clients au quotidien.

La maman de Kai et ses collègues s'inquiétaient du contact avec les clients, mais ils n'avaient pas à s'inquiéter longtemps.

Le magasin a annoncé qu'il fermerait indéfiniment et que le personnel serait licencié.

La mère de Kai a perdu son emploi de 15 $ l'heure (12 £) et on lui a dit qu'elle ne bénéficierait d'une assurance maladie que pendant cinq jours.

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La violence domestique est une réalité pour beaucoup de femmes

Cela a commencé à faire des ravages sur la mère de Kai, qui avait souffert de problèmes de santé mentale pendant la majeure partie de sa vie.

"Elle a disjoncté", explique Kai. "Elle a crié 'les choses s'aggravent ici, tu devrais aller chez ton père'".

Les mots envoyèrent une sensation de détresse froide dans les veines de Kai.

Elle se retira dans sa chambre, espérant que si elle donnait du temps à sa mère, les choses pourraient changer. Mais lorsqu'elle est revenue en bas, sa mère a simplement dit: "Pourquoi es-tu toujours là?"

Cela faisait seulement quelques mois que Kai avait commencé une thérapie pour les années de violence physique et sexuelle qu'elle avait subies avec son père.

Elle dit qu'il l'avait maltraitée depuis qu'elle était toute petite. Elle n'avait toujours pas confié à sa mère et à sa sœur la gravité des actes subis.

C'était les premiers jours, mais Kai affirme que la thérapie l'aidait et qu'elle se sentait plus en contrôle. Elle se sentait plus optimiste pour l'avenir.

Puis le centre d'accueil où elle voyait son thérapeute a annoncé sa fermeture à cause de l'épidémie du coronavirus. Et la semaine dernière, elle est revenue chez son père.

"Il est ici tout le temps", murmure-t-elle, "pendant la journée, il regarde la télévision sur son ordinateur dans le salon. La nuit, je l'entends regarder du porno."

Elle sait qu'il est réveillé lorsqu'elle l'entend préparer son smoothie pour le petit-déjeuner. "Je déteste tellement, c'est tellement fort, le son du mixeur me pétrifie. C'est le début de ma journée, quand je dois être vigilante."

Kai n'a pas beaucoup dormi depuis qu'elle est revenue, sa porte n'a pas de serrure.

Il y avait une routine à la violence physique, ce n'est arrivé que lorsque Kai fait quelque chose pour le contrarier. Elle prévoit donc de rester hors de son chemin et ne quitte plus sa chambre que pour courir aux toilettes et se faire quelque chose à manger dans la cuisine.

La dernière fois qu'ils ont été confinés ensemble, il n'y avait pas d'électricité et les abus ont été particulièrement graves.

"Il agit comme si nous vivions une période étrange de l'histoire, mais ne mentionne rien des abus", dit-elle.

"Cela me donne l'impression de devenir fou. Il n'a encore rien fait mais l'anticipation me tue."

Kai passe toute la journée en ligne. Récemment, elle a regardé des bandes annonce de films YouTube. Elle aime regarder des commentaires sur des films qu'elle n'a jamais vus.

Elle espère que sa mère la laissera revenir bientôt ou que l'épidémie de coronavirus se termine et qu'elle pourra trouver un autre endroit où vivre.

Crédit photo, James Mobbs/BBC

Nicole Jacobs, commissaire à la violence domestique pour l'Angleterre et le pays de Galles, a déclaré que la police était prête à faire face à un pic d'appels de violence domestique.

"Nous essayons de nous assurer que les gens se rendent compte que la police prévoit que la violence domestique augmentera, qu'ils prévoient cela", a-t-elle déclaré à la BBC.

"Et il est très clair que ce sont des appels prioritaires. Vous pouvez donc passer des appels 999 silencieux en attendant que le gestionnaire d'appels décroche en faisant une sorte de toux ou de n'importe quel son, et en appuyant sur 5,5".

Elle a ajouté que les femmes dont le statut d'immigration n'était pas sûr devraient avoir «tous les obstacles supprimés, sans crainte d'être expulsées, lorsqu'elles signalent des violences en ce moment», avec plus de fonds pour les travailleurs des refuges.

Elle a également appelé les travailleurs des services sociaux et des services spécialisés à recevoir un équipement de protection pendant l'épidémie de virus.

"Yeux et oreilles"

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L'ONU a averti que les femmes des pays pauvres et celles qui vivent dans de petites maisons ont probablement moins de moyens pour signaler les abus.

C'est un sentiment partagé par Phumzile Mlambo-Ngcuka, directrice exécutive d'ONU Femmes, qui a déclaré à la BBC qu'il était urgent que les personnes travaillant avec des femmes vulnérables reçoivent des combinaisons de protection.

"Ce dont nous avons besoin, c'est d'un financement pour que les travailleurs sur le terrain avec des EPI atteignent les communautés et enregistrent les femmes vulnérables. Cela doit être une priorité et il faut un financement."

Elle a déclaré que contrairement aux États-Unis et au Royaume-Uni, où les lignes d'assistance téléphonique nationales contre les abus ont vu leur nombre d'appels augmenter, ce sera probablement l'inverse dans les pays en développement.

"Il est impossible pour les femmes issues de milieux socio-économiques défavorisés, dans plusieurs pays, de signaler des cas de violence domestique car elles vivent dans des maisons d'une ou deux pièces avec leurs agresseurs. Ce n'est que dans les mois qui ont suivi la pire épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest que nous avons appris une augmentation de la violence sexiste à la maison", ajoute-t-elle.

Les noms des deux femmes ont été modifiés.