Madagascar : le "retournement aux morts", une pratique en déclin

Raissa Ioussouf, BBC Afrique, Antananarive

Madagascar, rite funéraire
Image caption Les corps des défunts sont enveloppés dans des linceuls recouverts de nattes en osier.

Le "famadihana" ou "retournement aux morts" est une tradition chère aux habitants des Haut-Plateaux de Madagascar. Cette coutume consiste à exhumer les dépouilles des proches et à les envelopper dans de nouveaux linceuls, lors de festivités qui rassemblent tous les membres de la famille. Mais le christianisme et les dépenses nécessaires pour ce rite funéraire provoquent son déclin.

Un ensemble de clarinettes et de trompettes accompagne les danseurs infatigables, dont certains sont revigorés par l'alcool. Toutes les générations d'une même famille sont réunies pour chanter et s'amuser. L'ambiance rappelle un mariage ou une grande fête d'anniversaire, mais les festivités ont lieu autour d'un tombeau.

Nous sommes à Alatsinaina-Mvahaza, dans la banlieue d'Antananarive, la capitale du pays, à l'occasion d'un "famadihana", un mot malgache que l'on peut traduire par "exhumation", en français. Il s'agit d'une tradition funéraire organisée habituellement durant l'hiver, entre juin et septembre.

Le "famadihana" est le moment propice pour réunir toute la grande famille et, éventuellement, réconcilier les uns avec les autres, en cas de discorde. "Pour moi, c'est important parce qu'ici à Madagascar, la plupart des gens travaillent et vont rarement rendre visite à leurs proches. Si je viens ici, c'est pour rencontrer mes cousines, mes cousins et les membres de la grande famille", explique Razafimbololona Rojo Hasimamy.

Cette jeune éducatrice âgée de 24 ans est la petite-fille de l'un des défunts à l'honneur lors du "famadihana" d'Alatsinaina-Mvahaza. Elle rencontre certains membres de sa famille pour la première fois.

Des centaines de personnes se sont réunies autour du tombeau de Hia Albert Razafipiringa : les dépouilles des défunts identifiés à l'aide de bouteilles contenant leur nom sont sorties.

La fanfare perchée au-dessus du caveau enchaîne les morceaux à un rythme soutenu, alors que les corps se suivent. Chaque dépouille sortie du tombeau provoque une explosion de joie et un regain d'énergie de la foule.

Image caption Un parent soulève la photo de son ancêtre, lors du "famadihana" d'Alatsinaina-Mvahaza.

Les corps des défunts sont enveloppés dans des linceuls, lesquels sont recouverts de nattes en osier. Leurs descendants les portent ensuite sur leurs épaules, en dansant, en buvant de l'alcool. Parfois, ils versent une généreuse rasade d'alcool sur les corps de leurs ancêtres.

La scène peut paraître morbide, vue de l'extérieur. Mais ici, il n'y a pas de larmes ou de mines tristes. L'atmosphère est à l'exaltation. "Ça va l'ambiance ?" me demande-t-on souvent pour s'assurer que je passe également un bon moment.

Un rite au coût élevé

A l'origine, l'exhumation était pratiquée lorsqu'une personne décédait loin de sa région d'origine. Une fête était organisée lorsque le corps du défunt parvenait aux siens. Aujourd'hui, le "famadihana" est un rituel permettant aux vivants d'être bénis par les morts.

Un étudiant souhaitant réussir son examen ou un couple désireux d'avoir des enfants peut profiter d'une séance de "retournement aux morts" pour solliciter le coup de pouce des défunts.

Un "famadihana" est organisé par intervalle de 5 ou 7 ans, mais faute de moyens, certains ne peuvent honorer cette tradition. La cérémonie engendre des dépenses parfois colossales. Les festivités durent 2 jours, pendant lesquels il faut nourrir de nombreux invités. Le "vary be menaka", un riz imbibé d'huile, accompagné de la viande de zébu, est l'un des menus qui régalent toute la famille.

Image caption La dépouille de l'un des défunts est enveloppée dans une natte.
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Notre reportage audio sur le "famadihana"

Aux dépenses prévues pour la nourriture s'ajoutent les indemnités du groupe de musique et les frais du "lambamena", un linceul en soie, qui recouvre le corps du défunt, pour le protéger du froid. Mais à cause d'un pouvoir d'achat en baisse, beaucoup de ménages malgaches ne se paient plus le luxe d'aller acheter des "lambamena" classiques, mais optent pour des tissus synthétiques.

Le prix de ces tissus varie entre 40 000 et 100 000 ariary, entre 11 et 28 euros, tandis que les tarifs du "lambamena" en soie vont de 240 000 à 300 000 ariary, entre 70 et 90 euros. "On constate la baisse des ventes depuis 5, voire 6 ans", explique Andriampanarivo Mihaja Vatosoa, une étudiante âgée de 17 ans, dont les parents possèdent une boutique de "lambamena" à Antananarivo, la capitale malgache.

"On constate vraiment une baisse d'environ 60 % des ventes par rapport aux débuts, ajoute-t-elle. Ça s'explique surtout par la situation économique actuelle, qui ne permet pas à la majorité des Malgaches d'acheter des linceuls en soie, qui sont assez chers. Pendant les périodes de 'famadihana', on a de moins en moins de clients."

La famille Vatosoa a tenté de s'adapter à la morosité du marché en se tournant vers la vente d'articles de mode. Selon Andriampanarivo Mihaja Vatosoa, une nouvelle tendance est en train de se dessiner, certaines familles profitant des enterrements pour envelopper leurs morts de nouveaux linceuls et éviter ainsi d'organiser un "famadihana".

Image caption Le "famadihana" est l'occasion de réunir tous les membres de la famille du défunt.

La jeune fille estime que cette tradition risque de disparaître d'ici quelques générations. Elle tend aussi à se raréfier à cause de l'influence de la religion chrétienne.

Mais les difficultés économiques pourraient être la principale cause de la disparition de cette coutume, selon Jean-Luc R., un des gendres de la famille organisant le "famadihana" à Alatsinaina-Mvahaza.

"Les petites églises ont tendance à éradiquer ce rite. C'est tout simplement à cause du clientélisme. Plus les fidèles pratiquent ce rite, plus ils s'éloignent des églises. Donc, il n'y aura pas de retombées financières pour les petites églises", explique-t-il.

Les familles malgaches économisent pendant longtemps et s'endettent quelquefois pour honorer leurs morts avec un "famadihana".

Le père de Mamy Randriarison est décédé en 1985. Un "famadihana" était donc nécessaire depuis longtemps. C'est cette année que M. Randriarison a trouvé les moyens d'organiser le rite funéraire à l'honneur de son père. "J'ai été touché lorsqu'on a fait sortir le corps de mon père du tombeau. Je tenais à organiser ce 'famadihana' depuis longtemps. Parce que je n'avais pas assez d'argent pour le faire, des membres de la famille ont proposé de m'aider. C'était un peu gênant de penser à ça lorsque je n'ai pas pu sacrifier à cette tradition pour mon père, qui compte beaucoup pour moi", raconte-t-il, les larmes aux yeux.

Mamy Randriarison ne pourra peut-être pas organiser un nouveau "famadihana" à l'honneur de son père, car il n'est pas sûr qu'un bon samaritain sera à ses côtés pour l'aider financièrement. Pour se réconforter, il a décidé d'adopter la tradition chrétienne, selon laquelle les gens, une fois décédés, sont partis à jamais.

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