Les femmes éthiopiennes brisent le plafond de verre

Meaza Ashenafi est la première femme à diriger la Cour suprême éthiopienne. Copyright de l’image ULLSTEIN BILD
Image caption Meaza Ashenafi est la première femme à diriger la Cour suprême éthiopienne.

L'Éthiopie ne cesse d'accorder d'importants pouvoirs aux femmes, sous l'impulsion du Premier ministre Abiy Ahmed. La gent féminine éthiopienne, jusque-là confinée par la tradition dans les seconds rôles, ne cesse de prendre du galon depuis plusieurs mois, fait remarquer notre collègue Hana Zeratsyon.

Les Éthiopiens sont fiers de dire qu'ils ont été gouvernés par la reine de Saba, qui, selon les récits bibliques, coraniques et hébraïques, aurait régné sur le royaume de Saba, qui s'étendrait du Yémen au nord de l'Éthiopie et en Érythrée.

Mais en vérité, ce pays de la Corne de l'Afrique est profondément dominé par les hommes, ce qui emmène Hilina Birhanu, une consultante en genre et en droit, à dire qu'en Ethiopie, "on apprend très tôt à mépriser les femmes".

Certains proverbes entendus dans les langues parlées en Ethiopie le confirment : "Une maison construite par une femme est une maison sans fondement", "Une femme appartient à son maître, de la même manière qu'une âme est à son créateur".

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Les femmes représentent environ la moitié des 102,5 millions d'âmes vivant en Ethiopie. La plupart d'entre elles sont confinées dans des rôles traditionnels, notamment dans les zones rurales où elles consacrent une grande partie de leur temps au foyer, s'occupant des enfants, allant chercher du bois et de l'eau à la rivière, etc.

Les statistiques compilées par le gouvernement éthiopien et d'autres organismes le confirment :

- Près de 25 % des femmes laissent la plupart des décisions à leur mari

- Près de 50 % des Ethiopiennes ont été victimes de violences de la part d'un partenaire

- Moins de 20 % des filles poursuivent leur scolarité jusqu'à l'enseignement secondaire

- Plus de 40 % d'entre elles sont mariées avant l'âge de 18 ans.

Hommage à la mère

Dans pareil contexte, la décision du Premier ministre Abiy Ahmed de promouvoir les femmes à des postes à responsabilité a été largement saluée. Les organisations de défense des droits de la femme saluent ces remarquables efforts, tout en souhaitant que le nouveau gouvernement mène d'importantes initiatives au cours des prochains mois pour améliorer les conditions de vie des femmes.

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Image caption Sahle-Work Zewde, ici aux côtés du Premier ministre, est la nouvelle présidente éthiopienne.

M. Abiy, 42 ans, a octroyé la moitié des 20 postes ministériels du gouvernement aux femmes, marquant une nette rupture avec son prédécesseur, Hailemariam Dessalegn. Seuls quatre postes étaient occupés par des femmes, dans le gouvernement de M. Dessalegn, qui comprenait un plus grand nombre de ministres.

L'Éthiopie et le Rwanda sont maintenant les deux seuls pays africains à avoir une représentation paritaire entre femmes et hommes au sein du gouvernement.

Abiy Ahmed a également nommé Meaza Ashenafi, une avocate de renom et militante des droits humains, au poste de présidente de la Cour suprême. Meaza Ashenafi incarne l'un des personnages clés d'un film hollywoodien dont Angelina Jolie a été la productrice exécutive en 2014, signe de son engagement contre les mariages des filles mineures.

Billene Aster Seyoum, une spécialiste en communication, a été nommée attachée de presse du Premier ministre, tandis que l'ancienne fonctionnaire de l'ONU, Sahle-Work Zewde, a été élue présidente d'un parlement éthiopien majoritairement masculin.

Même si les fonctions de Mme Sahle-Work sont essentiellement honorifiques, elle jouit du privilège de représenter l'Éthiopie à certaines rencontres internationales, ce que certains observateurs considèrent comme un honneur fait à la femme éthiopienne. Mme Sahle-Work est actuellement la seule femme chef d'État du continent.

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Image caption L'équilibre ethnique, autant que la parité entre hommes et femmes, préoccupe le Premier ministre éthiopien.

Rediet Kefale, membre d'un mouvement de protection des droits de la femme, a réagi à cette série de nominations des femmes à des postes clés : "Nous n'avons jamais vu des femmes au pouvoir comme ça. C'est nouveau à nos yeux. Quel que soit le poste, c'est un grand pas pour développer le leadership féminin."

Le Premier ministre avait annoncé la couleur en faisant part de son intention de garantir les droits des femmes, dans un discours prononcé lors de sa prestation de serment en avril dernier. A cette occasion, il avait rendu hommage à sa défunte mère en ces termes : "Ma mère est comptée parmi les nombreuses mères éthiopiennes, innocentes et travailleuses... Bien qu'elle ne soit pas en vie, j'aimerais la remercier." Des propos salués d'une salve d'applaudissements par un parlement majoritairement masculin.

Ministre de la paix

Le chef du gouvernement ne s'en est pas arrêté là. Il a confié la sécurité nationale à une femme, Aisha Mohammed, une ancienne ministre de la Construction, qu'il a nommée au portefeuille de la Défense. Le nouveau ministère de la Paix est confié à l'ancienne présidente du parlement, Muferiat Kamil, qui assure la tutelle de la police et des puissants services secrets éthiopiens.

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Image caption S'expliquant sur les nominations de femmes à de hautes fonctions, Abiy Ahmed déclare qu'elles sont "moins corrompues que les hommes".

C'est la première fois que des femmes exercent des fonctions aussi importantes en Ethiopie. Les nominations d'Aisha Mohammed et de Muferiat Kamil revêtent aussi un caractère historique, car ces deux femmes de confession musulmane sont issues de groupes ethniques minoritaires n'ayant jamais été représentés à des niveaux aussi élevés dans l'appareil d'Etat.

Par leur présence au sein du gouvernement, M. Abiy, membre du groupe ethnique majoritaire en Éthiopie, les Oromo, né d'un père musulman et d'une mère chrétienne, honore la parité entre les sexes et élargit son soutien aux minorités ethniques et aux musulmans. Ces derniers se plaignent parfois d'être politiquement marginalisés.

''Moins corrompues que les hommes''

Bien qu'elles n'aient pas d'expérience dans l'armée ou la police, Aisha Mohammed et Muferiat Kamil sont réputées être des ''poids lourds'' de la politique éthiopienne, la première ayant probablement plus de poids puisqu'elle dirige l'un des quatre partis de la coalition au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien.

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Image caption Présentation, aux Etats-Unis, du film "Difret", inspiré de l'enlèvement et du mariage forcé d'une jeune Ethiopienne.

S'expliquant sur les nominations qu'il a faites le mois dernier, M. Abiy a déclaré que les femmes étaient "moins corrompues que les hommes" et qu'elles contribueraient à instaurer la paix, un défi majeur pour l'Ethiopie, où des centaines de personnes ont été tuées dans des violences ethniques et politiques durant ces dernières années.

L'arrestation, la semaine dernière, de plus de 60 fonctionnaires, dont l'ancien directeur adjoint de l'agence nationale de renseignement, semble lui donner raison. Les fonctionnaires ont été arrêtés dans le cadre d'une enquête sur la corruption et les violations des droits humains.

Abeba Gebressilase, une candidate indépendante sans succès aux élections de 2005, a dit à la BBC qu'elle n'avait aucun doute que la décision de M. Abiy de donner plus de pouvoir aux femmes porterait ses fruits.

"Les femmes aiment toujours la paix et quand il arrive quelque chose de nuisible à la paix, ce sont elles les premières victimes", ajoute-t-elle.

"Pas de faveurs aux femmes"

Mekonen Fiseha, un enseignant à l'Université Mekelle, en Éthiopie, salue la nomination des femmes à des postes à responsabilité, tout en se demandant si celles qui font partie du gouvernement seraient en mesure ou pas de tenir tête au Premier ministre en cas de nécessité.

Si Abiy Ahmed les choisit pour éviter les malentendus qu'il pourrait avoir avec les hommes et créer une mentalité de "béni-oui-oui" avec elles, les problèmes du pays ne seraient donc pas résolus, a-t-il averti.

Mme Hilina, la consultante en genre et en droit, ne partage pas le point de vue de l'universitaire. "Je ne pense pas que ces femmes soient arrivées au pouvoir grâce à la générosité d'Abiy, de la société ou du système", dit-elle.

"C'est plutôt pour le résultat de leur dur labeur et de leurs efforts qu'elles ont été choisies. Donc, en tant que femmes, nous ne devrions pas voir ça comme une faveur", ajoute Mme Hilina.

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Image caption Aisha Mohammed, la nouvelle ministre de la Défense

Mme Meaza, la nouvelle présidente de la Cour suprême, est l'un des modèles de compétence féminine du pays. Fondatrice de l'Association des femmes juristes éthiopiennes, elle est surtout connue pour son combat contre les lois jugées discriminatoires du pays.

Une histoire vraie derrière le film d'Angelina Jolie

Mme Meaza a obtenu l'un de ses plus grands succès à la fin des années 1990 lorsqu'elle assurait la défense d'une jeune mariée de 14 ans devant le tribunal. La jeune fille était accusée d'avoir tué son "mari" qui l'avait enlevée et violée.

Elle a gagné le procès, ce qui a conduit l'Éthiopie à interdire l'enlèvement des jeunes filles en vue du mariage. Cette affaire, qui a eu un large écho médiatique, a été à la base du film "Difret" (le mot amharique qui désigne le courage), dont Angelina Jolie a été la productrice exécutive.

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Une femme nommée ministre de la Défense en Ethiopie

"Je suis heureuse que le plafond de verre soit brisé et que mes filles puissent rêver de devenir ce qu'elles veulent être en Ethiopie. Je m'efforcerai de rendre la justice pour tous. Les personnes [vulnérables] en bénéficieront, en particulier les femmes", a-t-elle réagi après sa nomination à la tête de la Cour suprême.

Mais un rappel de l'ampleur des défis auxquels les femmes sont confrontées a été fait lorsque des hommes en Éthiopie ont réagi à sa nomination en disant : "Wendata". Ce mot de l'amharique, une langue largement parlée dans le pays, est souvent utilisé pour féliciter une femme pour son succès. Il signifie, en d'autres termes, qu'elle ressemble, par son succès, à un homme.

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