Abhijit Banerjee et Esther Duflo : Le couple Nobel contre la pauvreté

Nirmala Banerjee, mère d'Abhijit Banerjee, l'un des lauréats du prix Nobel d'économie 2019, tient son portrait et un de ses livres, alors qu'elle s'adresse aux médias dans sa maison à Kolkata, en Inde, le 14 octobre 2019. Copyright de l’image Reuters
Image caption Banerjee a grandi à Kolkata et a co-écrit son livre, Poor Economics, avec Duflo

Depuis une vingtaine d'années, le couple d'économistes le plus célèbre du monde s'efforce de comprendre la vie des pauvres, "dans toute leur complexité et leur richesse".

Et comment une compréhension inadéquate de la pauvreté a gâché la bataille contre elle.

Lundi, Abhijit Banerjee, 58 ans, et Esther Duflo, 46 ans, ont reçu le prix Nobel d'économie, avec l'économiste Michael Kremer, pour leur "approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté dans le monde".

Plus de 700 millions de personnes vivent dans l'extrême pauvreté, selon la Banque mondiale.

M. Banerjee et Mme Duflo sont tous deux professeurs au Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Mme Duflo est la deuxième femme à recevoir le prix Nobel d'économie.

M. Banerjee, né en Inde, et Mme Duflo, née à Paris, ont grandi dans des mondes complètement différents.

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Esther Duflo avait six ans lorsqu'elle a lu dans une bande dessinée sur Mère Teresa qui décrivait Kolkata (anciennement Calcutta) comme une ville surpeuplée où chaque résident vivait sur un espace de 10 mètres carrés.

A 24 ans, lorsqu'elle a finalement visité la ville en tant qu'étudiante diplômée au MIT, elle a trouvé des arbres et des trottoirs vides et de petits signes de la misère représentée dans la bande dessinée.

A six ans, Abhijit Banerjee savait exactement où vivaient les pauvres, dans de petits bidonvilles derrière sa maison à Kolkata.

Les enfants semblaient avoir beaucoup de temps pour jouer et le battaient dans tous les sports, le laissant jaloux.

"Cette envie de réduire les pauvres à un ensemble de clichés est avec nous depuis que la pauvreté existe. Les pauvres apparaissent, dans la théorie sociale comme dans la littérature, tour à tour paresseux ou entreprenants, nobles ou voleurs, en colère ou passifs, impuissants ou autosuffisants", écrivent M. Banerjee et Mme Duflo dans leur ouvrage fondateur, Poor Economics, ( paru en français sous le titre: Repenser la pauvreté), qui examine la vraie nature de la pauvreté et la réaction des pauvres aux incitations.

"Il n'est pas surprenant que les décisions politiques qui correspondent aux points de vue des pauvres aient aussi tendance à être exprimées par des formules simples : Libre marché pour les pauvres", "Rendre les droits de l'homme substantiels", "Traiter d'abord les conflits", "Donner plus d'argent aux plus pauvres", "L'aide étrangère tue le développement" et d'autres choses du genre".

Le problème, selon le couple, c'est que les pauvres sont admirés ou pris en pitié.

Ils ne sont pas non plus considérés comme bien informés et leur existence économique n'a rien d'intéressant.

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Image caption Des millions d'Indiens demeurent vulnérables aux chocs de revenu

"Malheureusement, ce malentendu mine gravement la lutte contre la pauvreté dans le monde. Des problèmes simples engendrent des solutions simples. Le domaine de la politique anti-pauvreté est jonché de détritus de miracles instantanés qui se sont révélés moins que miraculeux".

Les deux scientifiques ont fait remarquer que, le besoin était "de cesser de réduire les pauvres à des personnages de dessins animés et de prendre le temps de bien comprendre leur vie, dans toute sa complexité et sa richesse".

Le couple a donc décidé de commencer à travailler sur les plus pauvres du monde et sur la façon dont les marchés et les institutions fonctionnent pour eux.

En 2003, ils ont fondé le Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-Pal) au MIT pour étudier la pauvreté.

Les deux ont longtemps travaillé ensemble avant de se marier en 2015.

Au fil des ans, avec l'aide d'études sur le terrain réalisées en Inde et en Afrique à l'aide d'essais randomisés, ils ont essayé de comprendre ce que les pauvres sont capables de réaliser, où et pour quelle raison ils ont besoin d'un coup de pouce.

M. Banerjee dit que lui et Mme Duflo ont participé à environ "70 à 80 expériences" dans un certain nombre de pays.

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Ils ont examiné ce que les pauvres achètent, ce qu'ils font pour la santé de leurs enfants, combien d'enfants ils choisissent d'avoir, pourquoi leurs enfants vont à l'école et n'apprennent pas beaucoup et pourquoi la micro-finance est utile sans être un miracle comme certains l'affirment. Ou si les pauvres mangeaient bien et mangeaient assez.

Certains de leurs travaux sur la façon dont les pauvres consomment la nourriture sont fascinants.

Ils ont remis en question des hypothèses comme celle selon laquelle les pauvres mangent autant qu'ils le peuvent.

En utilisant un ensemble de données de 18 pays sur la vie des pauvres, les économistes ont constaté que la nourriture représentait 36 à 70 % de la consommation des personnes extrêmement pauvres vivant dans les zones rurales et 53 à 74 % de celle de leurs homologues urbains.

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Image caption Banerjee et Duflo ont reçu le prix Nobel pour leur travail de lutte contre la pauvreté dans le monde.

De plus, lorsqu'ils dépensaient en nourriture, ils dépensaient en "calories plus savoureuses et plus chères" que les micronutriments.

La nutrition est une énigme dans les pays en développement.

Le couple soutient que les choses qui rendent la vie moins ennuyeuse sont une priorité pour les pauvres; notamment: avoir un poste de télévision, avoir quelque chose de spécial à manger, par exemple.

Dans un endroit de l'État du Rajasthan, dans le nord de l'Inde, où presque personne n'avait de télévision, ils ont constaté que les très pauvres consacraient 14% de leur budget aux festivals.

En revanche, au Nicaragua, où 56% des ménages pauvres des villages possédaient une radio et 21% une télévision, très peu de ménages ont déclaré dépenser pour des festivals.

Leurs travaux ont également suggéré que les gouvernements et les institutions internationales doivent repenser complètement la politique alimentaire.

Fournir davantage de céréales alimentaires, ce que font la plupart des programmes de sécurité alimentaire, ne fonctionnerait souvent pas et n'aiderait guère les pauvres à mieux manger parce que le principal problème n'était pas les calories, mais les autres nutriments.

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"Il ne suffit probablement pas de fournir plus d'argent aux pauvres, et même l'augmentation des revenus peut ne pas conduire à une meilleure nutrition à court terme. Comme nous l'avons vu en Inde, les pauvres ne mangent pas plus ou mieux quand leur revenu augmente. Il y a trop de pressions et de désirs en concurrence avec la nourriture", ont-ils observé.

L'une de leurs expériences les plus intéressantes a été d'essayer de comprendre les mauvais résultats d'apprentissage des enfants dans les écoles du monde en développement.

"Nous avons mené des expériences où vous changez un tas d'intrants, comme changer la façon dont l'enseignement se passe ou changer les livres ou changer le timing. Et il s'avère que ce qui est vraiment crucial, c'est que les enfants aient un certain temps pour rattraper le matériel qu'ils ont manqué, ce qui est exclu dans la plupart des systèmes scolaires dans les pays en développement".

Le couple croit qu'il n'y a pas de solutions magiques pour mettre fin à la pauvreté.

Au lieu de cela, il y a un certain nombre de choses qui pourraient les aider à améliorer leur vie: une simple information peut faire une grande différence (quelle est la façon la plus facile d'être infecté par le VIH) ; faire ce qu'il faut sur la base de ce que nous savons (sel bon marché enrichi en fer et iode); et des innovations utiles (microcrédit ou transferts électroniques de fonds par téléphone portable).

Ils espèrent que "les pays pauvres ne sont pas voués à l'échec parce qu'ils sont pauvres ou parce qu'ils ont eu une histoire malheureuse".

Ce qu'il faut souvent combattre, disent-ils, c'est "l'ignorance, l'idéologie et l'inertie".

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