Courrier d'Afrique : les médias du Nigeria et les fake news

Un étalage d'un vendeur de journaux

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Dans notre série Courrier d'Afrique, la romancière nigériane Adaobi Tricia Nwaubani réfléchit à l'impact que peuvent avoir les fake news, des histoires fabriquées qui alimentent l'actualité.

Le populaire journal nigérian ThisDay a récemment publié un article à sa une avec le titre : "Drame à l'ambassade américaine qui refuse un visa à l'évêque Oyedepo".

L'article décrit comment David Oyedepo, fondateur de la Winners' Chapel, et l'un des leaders religieux vénérés et influents du Nigeria, aurait fait une crise de colère au consulat américain de Lagos après s'être vu refuser un visa.

Selon la version de ThisDay, l'évêque était "visiblement perturbé". Selon une source anonyme, la figure religieuse aurait "immédiatement envoyé ses gardes du corps chercher ses téléphones pour qu'il puisse passer des appels".

Dans un pays où les chefs religieux sont des célébrités, et où chaque action ou inaction est scrutée à la loupe, l'histoire relatée dans le journal est rapidement devenue virale.

Les commentaires et les critiques sur le comportement présumé de l'évêque Oyedepo ont afflué.

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Le Pape condamne les "Fake news"

Alerte aux fausses informations

Mais il y avait un problème : l'histoire de ThisDay s'est avérée complètement fausse.

"Fausse alerte", a déclaré l'ambassade américaine dans une déclaration largement diffusée, en référence à la prétendue dispute sur les visas.

"Si vous avez vu cet article fabriqué dans les médias, aidez à déjouer cette désinformation en communiquant à tous qu'il est complètement faux".

Un porte-parole de Winners' Chapel a également publié une déclaration, affirmant que l'évêque avait un visa américain valide, et qu'il n'était donc pas nécessaire de se rendre au consulat.

Quelques jours plus tard, ThisDay a publié des excuses, puis a suspendu les journalistes auteur de l'article.

"Les deux rédacteurs en chef adjoints n'ont pas respecté les consignes bien établies consistant à effectuer les vérifications et les confirmations nécessaires attendues du personnel sur la crédibilité d'un fait aussi sensible", a déclaré la direction.

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Les militants de Boko Haram ont pris pour cible les bureaux d'Abuja de ThisDay en 2012

Après l'indignation suscitée par la version officielle des faits, le dégoût s'est installé.

Comment une histoire aussi sensationnelle, concernant une personnalité aussi influente, a-t-elle pu échapper au regard critique des premiers responsables d'une organisation aussi prestigieuse ?

L'idée reçue était que si l'on peut s'attendre à une certaine imprudence dans les articles publiés sur les médias sociaux, un journal établi devrait être plus responsable….mais si seulement c'était un cas unique.

Travailler comme journaliste au Nigeria est difficile - même obtenir des fonctionnaires qu'ils confirment les détails de base peut être compliqué.

Néanmoins, ce n'est pas une excuse pour présenter une fiction malveillante comme un fait, comme c'est trop souvent le cas dans certains journaux ici.

La "malédiction du vaudou"

Dans son autobiographie de 2013, le gouverneur de l'État, Nasir el-Rufai, a décrit un incident qui s'est produit il y a des années, alors qu'il était maire de la capitale, Abuja.

"Je suis entré dans mon bureau et j'ai vu quelque chose qui ressemblait à une petite tortue sur mon siège", a-t-il écrit.

"C'était censé être une malédiction vaudou destinée à me faire peur... Je l'ai juste enlevée, je me suis installé et j'ai commencé à travailler." Mais ce n'était pas la fin de l'affaire.

M. el-Rufai a continué :

"Le lendemain, un journal nigérian, le Daily Times, a raconté comment je suis entré dans mon bureau, j'ai vu une tortue, je me suis effondré, et j'ai été transporté à l'étranger dans le coma..."

"Mon [chef de la sécurité] voulait que [le journaliste] soit arrêté, mais je n'y voyais aucune raison".

Si les fonctionnaires, comme M. el-Rufai, ont généralement à leur disposition des forces de l'État qu'ils peuvent utiliser pour décharger leurs frustrations sur les journalistes en cas de mauvais agissement, le Nigérian lambda n'en a pas.

À plusieurs reprises, des personnes que je connais ont vu des mensonges incroyablement dangereux publiés à leur sujet, et le mieux qu'ils aient pu faire a été de téléphoner à tous leurs amis et à tous ceux qui leur voulaient du bien et de leur assurer que les histoires étaient complètement fausses.

A regarder aussi sur les fake news:

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Plusieurs personnes ont été emprisonnées pour diffusion de fausses nouvelles.

Plainte contre les fake news

Les poursuites pour diffamation entraîneraient des litiges coûteux et des procédures interminables.

Ainsi, les Nigérians continuent de subir la paresse des journalistes prêts à publier des rumeurs recueillies dans les bars et les salons de beauté.

Rien ne laisse supposer que cela se soit produit dans le cas de l'évêque Oyedepo.

Les militants de Boko Haram ont pris un chemin différent.

En avril 2012, le message véhiculé dans l'une de leurs vidéos avait été déformé dans certains contenus sur les médias locaux.

En réponse, le groupe djihadiste a pris des mesures directes et a bombardé deux bureaux de journaux, dont une succursale de ThisDay.

Tout en revendiquant la responsabilité du carnage, un porte-parole de Boko Haram a déclaré:

"Chaque fois que nous disons quelque chose, c'est soit changé, soit minimisé."

Les journalistes ne devraient pas craindre pour leur vie s'ils se trompent, mais ils devraient faire très attention à ne pas commettre d'erreurs.

La vie est dure pour les journalistes ici. Au moins 19 journalistes et blogueurs ont été arrêtés au Nigeria entre janvier et septembre 2019, selon Amnesty International.

C'est inquiétant, et le gouvernement du président Muhammadu Buhari doit absolument améliorer son bilan en matière de liberté de la presse.

Mais en même temps, certaines personnes à la tête du journalisme doivent améliorer leur bilan en matière de vérification des faits.

Il ne devrait pas y avoir de place dans la salle de rédaction pour les contes de fées.

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La romancière nigériane Adaobi Tricia Nwaubani