Querelle Kenya-Somalie : Un appel téléphonique a-t-il apporté la paix ?

  • Par Basillioh Mutahi
  • BBC News, Nairobi
Des soldats somaliens

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L'armée nationale somalienne a affronté les forces du Jubbaland à la frontière avec le Kenya

Des centaines d'habitants de Mandera, dans le nord-est du Kenya, près de la Somalie, ont fui la région à la suite des affrontements entre les troupes en guerre de l'autre côté de la frontière.

Cela survient un jour après que les présidents kenyan et somalien se soient parlés au téléphone et aient convenu de résoudre l'escalade des tensions entre les deux pays.

Le président Uhuru Kenyatta et son homologue Mohamed Abdullahi "Farmaajo" se sont exprimés jeudi, après que le dirigeant kenyan a accusé la Somalie d'une "attaque injustifiée" sur son territoire.

Le président kenyan faisait référence aux affrontements entre les forces du gouvernement somalien et ses troupes régionales à Bula Hawa, qui ont débordé de l'autre côté de la frontière, à Mandera.

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Il a exigé que la Somalie cesse de provoquer le Kenya en violant son intégrité territoriale, affirmant que l'armée somalienne avait combattu sur les terres kenyanes, créant des tensions et harcelant les habitants.

Il y a une semaine, la Somalie a accusé le Kenya de s'ingérer dans ses affaires intérieures et l'a sommé de cesser ses empiètements dans les zones frontalières. Le Kenya a nié ces accusations, les qualifiant de "sans fondement et non valables".

Les deux dirigeants ont maintenant convenu de travailler ensemble pour améliorer la sécurité des frontières et de former deux comités composés de représentants des deux pays afin d'examiner le renforcement des relations diplomatiques et commerciales.

Le calme durera-t-il ?

Le Dr Hassan Khannenje, directeur de l'Institut international d'études stratégiques de la Corne (de l'Afrique) à Nairobi, déclare que si l'appel était une tentative de désamorcer la situation, le calme ne devrait cependant pas durer.

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Les régions où al-Shabab est le plus actif

Selon le Dr Khannenje, si la situation peut se calmer pour l'instant, elle pourrait exploser à nouveau à tout moment, notamment en raison du conflit frontalier maritime en cours.

Il a également déclaré que les questions politiques fondamentales en Somalie, y compris la question d'al-Shabab, ne seront pas résolues de sitôt.

En attendant, la tension reste élevée le long de la frontière, les troupes belligérantes étant toujours présentes.

Quels sont donc les problèmes qui ont récemment entaché les relations entre la Somalie et le Kenya ?

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Le litige maritime

Les deux pays sont engagés dans un conflit de longue date sur la souveraineté d'une zone riche en pétrole dans l'océan Indien.

Les deux pays revendiquent la zone - dont on pense qu'elle contient d'importants gisements de pétrole et de gaz.

Le Kenya a soutenu que la frontière maritime devrait être tracée parallèlement à la ligne de latitude, tandis que la Somalie a déclaré qu'elle devrait être étendue dans la même direction que sa frontière terrestre.

Les deux chefs d'Etats n'ont pas réussi à régler l'affaire à l'amiable et ont finalement saisi la Cour internationale de justice (CIJ), qui, selon M. Mohamed, devrait être l'arbitre ultime.

Le Kenya était favorable à un règlement négocié, arguant que le système judiciaire ne permettrait pas de résoudre les problèmes politiques liés à l'affaire.

La Cour internationale devrait se prononcer sur le litige maritime en juin.

La menace d'al-Shabab

La situation politique et sécuritaire en Somalie a également joué un rôle dans l'escalade du conflit diplomatique entre les deux pays.

La Somalie a connu un conflit presque constant depuis l'effondrement de son gouvernement central en 1991.

Le gouvernement de Mogadiscio a été incapable d'exercer un contrôle total sur les gouvernements régionaux, qui fonctionnent de manière presque autonome.

Al-Shabab, qui a des liens avec Al-Qaida, reste actif dans de nombreuses zones rurales.

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Les régions où al-Shabab est le plus actif

Le Kenya est l'un des nombreux pays à avoir déployé des troupes dans le cadre de la mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom), qui aide le gouvernement somalien à combattre al-Shabab.

Mais al-Shabab continue de mener des attaques à la fois dans le pays et chez ses voisins, dont le Kenya.

Au moins 80 personnes sont mortes dans l'explosion d'une bombe en décembre à Mogadiscio et d'autres attentats meurtriers ont eu lieu depuis lors.

Le gouvernement somalien a été accusé de dépenser trop d'argent dans des litiges avec les gouvernements régionaux du Jubbaland, du Puntland, du Sud-Ouest et de Galmudug, plutôt que de s'attaquer à la menace d'al-Shabab.

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Qui le Kenya soutient-il en Somalie ?

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Le Kenya soutient l'administration d'Ahmed "Madobe" à Jubbaland

L'année dernière, le Kenya a soutenu M. Madobe alors candidat à l'élection du président régional, malgré l'opposition du président Mohamed et de l'Éthiopie.

Le gouvernement somalien a ensuite imposé des restrictions sur les voyages aériens entre Kismayo, la plus grande ville de Jubbaland, et Mogadiscio, ce qui a eu des conséquences néfastes sur les affaires dans l'État, les transports terrestres étant peu sûrs à cause d'al-Shabab.

Le dirigeant somalien s'intéresse de près à la composition de l'organe dirigeant dans les États, car ce sont eux qui déterminent les personnes qui choisissent les députés de l'État, qui à leur tour élisent le président.

Cette situation pourrait changer car M. Mohamed a récemment signé une loi historique qui ouvre la voie à la tenue de la première élection au suffrage universel direct en un demi-siècle, bien que cela ne soit pas possible dans toutes les régions en raison de la situation sécuritaire.

Le ministre recherché

Les derniers affrontements à Mandera se déroulent dans un contexte de tensions latentes entre les deux pays.

Lors du dernier incident, la Somalie a accusé le Kenya d'héberger le ministre de la sécurité du Jubbaland, Abdirashid Janan Hassan Abdinur, qui se serait échappé d'une prison de Mogadiscio le 28 janvier.

Le ministre régional, qui est accusé d'avoir commis de graves violations des droits de l'homme et d'avoir tué des civils à Gedo, en Somalie, était détenu depuis quatre mois dans l'attente de son procès.

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De nombreux habitants de Mandera ont fui la région après l'attaque

Amnesty International avait demandé aux autorités kenyanes de "l'arrêter immédiatement et de le remettre au gouvernement fédéral de Somali".

Amnesty a également accusé l'administration de Jubbaland de le protéger de la justice.

"L'administration du Jubaland, y compris le président Ahmed Mohamed Islam, qui a demandé à plusieurs reprises la libération d'Abdirashid, doit cesser de le protéger contre la justice à son retour", a-t-elle déclaré.

Ainsi, cette semaine, le gouvernement somalien a déployé des contingents de troupes de Mogadiscio à la frontière près de la ville de Mandera au Kenya, où le ministre se serait caché.

Cela a provoqué le face-à-face avec une milice loyale au ministre et les troupes du Jubbaland qui le protégeaient.

Pour l'instant, l'appel téléphonique du président semble avoir désamorcé la situation.

Mais il est loin d'être certain qu'il ait résolu les nombreuses questions en suspens entre les deux voisins.