Pourquoi on craint une confrontation militaire en Éthiopie

  • Par Desta Gebremedhin
  • BBC Tigrinya
Les forces de police spéciales de la région ont défilé au milieu d'une confrontation avec le gouvernement fédéral.

La querelle entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le parti au pouvoir dans la région stratégiquement importante du Tigré s'intensifie, faisant craindre une confrontation militaire et l'éclatement de la deuxième nation la plus peuplée d'Afrique.

Les tensions tournent autour de la décision du gouvernement régional de poursuivre l'organisation de sa propre élection pour le parlement tigré mercredi, dans un acte de défi sans précédent contre le gouvernement fédéral.

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C'est un défi pour M. Abiy qui lutte pour conserver sa réputation de faiseur de la paix - environ un an après avoir remporté le prix Nobel de la paix pour avoir mis fin à une guerre frontalière avec l'Érythrée et pour ses efforts de démocratisation de l'Éthiopie.

Environ 9000 personnes ont été arrêtées en Éthiopie lors des affrontements meurtriers qui ont suivi le meurtre du chanteur Hachalu Hundessa en juin, affirment des militants des droits de l'homme.

Ceci laisse craindre un retour au régime autoritaire auquel le Premier ministre avait promis de mettre fin lorsqu'il a pris ses fonctions en 2018.

Quelle est la cause des tensions?

Le parti au pouvoir dans la région, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), a provoqué une onde de choc politique dans toute l'Éthiopie, lorsqu'il a annoncé que les élections pour un parlement régional auraient lieu alors que le gouvernement fédéral et le conseil électoral annonçaient le report de toutes les élections.

Depuis la fin du régime marxiste en 1991 et jusqu'à récemment, le TPLF faisait partie d'une coalition de partis au pouvoir à base ethnique, chacun contrôlant sa propre région dans un système fédéral.

Son désaccord avec M. Abiy est donc une fracture profonde au cœur même du pouvoir dans le pays.

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Le TPLF a perdu son influence au sein du gouvernement fédéral après la prise de fonction d'Abiy Ahmed

Le TPLF a fait valoir - à l'instar des groupes d'opposition - que le mandat de M. Abiy devrait prendre fin ce mois-ci à la fin des mandats parlementaires et que le report des élections qui étaient censées avoir eu lieu en août était contraire à la constitution et soulevait la perspective que M. Abiy devienne un dirigeant "illégitime".

Les alliés de M. Abiy disent que la commission électorale a reporté les élections en raison de l'épidémie de coronavirus, et non parce que le Premier ministre veut s'accrocher au pouvoir, comme le soutiennent les partis d'opposition.

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Ils disent qu'il reste un dirigeant légitime, car le Parlement fédéral a prolongé son mandat de 12 mois supplémentaires, date à laquelle, on l'espère, la menace posée par la pandémie reculerait et que des élections auraient lieu.

Alors, quelle est la signification de la décision du TPLF?

Il a été soulevé des inquiétudes quant au fait que le TPLF pourrait jeter les bases de la création d'un État séparatiste, avec un parlement et un gouvernement prenant leurs fonctions sans la bénédiction du gouvernement fédéral.

Le TPLF soutient qu'il est déterminé à maintenir la région au sein de l'Éthiopie, mais il défendra "l'autonomie" et s'opposera à ce qu'il appelle la tentative de M. Abiy de construire un État "unitaire" fort.

"Nous ne reculerons jamais pour quiconque a l'intention de supprimer notre droit durement acquis à l'autodétermination et à l'autonomie", a déclaré le mois dernier le chef de la région, Debretsion Gebremichael.

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Le gouvernement tigré s'est engagé à défendre le territoire sous son contrôle

Sa déclaration intervient quelques jours après que les forces de sécurité régionales - armées de fusils AK-47 et de lance-roquettes RPG - ont défilé dans les principales villes du Tigré, dans une démonstration de puissance militaire qui a intensifié les inquiétudes face à la confrontation armée.

"Nous sommes prêts à payer le prix nécessaire pour notre paix", a écrit le bureau de la sécurité de la région sur Facebook le jour du défilé.

Quelle a été la réponse du gouvernement de M. Abiy?

Il a déclaré illégales les élections au Tigré, affirmant que seul le conseil électoral national a le pouvoir d'organiser des élections.

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L'élection régionale sera la première à se tenir sans l'approbation du gouvernement fédéral

Cependant, M. Abiy a exclu l'envoi de troupes fédérales dans la région pour arrêter les élections, affirmant que ce serait une "folie" de le faire.

"Le gouvernement fédéral n'a aucune intention ni aucun intérêt d'attaquer son propre peuple", a-t-il déclaré le 25 juillet.

Mais les extrémistes pro-Abiy, y compris l'ancien général de l'armée Kassaye Chemeda, ont appelé à une intervention militaire au Tigré.

"Le gouvernement devrait bien planifier les choses et ils devraient être attaqués (le Tigré)", a-t-il déclaré dans une interview accordée à Walta TV, affiliée au gouvernement.

Le groupe de réflexion International Crisis Group (ICG) affirme que certains responsables fédéraux ont évoqué la possibilité de représailles en prenant des mesures «punitives» contre le gouvernement tigré - par exemple, en retenant des subventions financières, qui représentent la moitié du budget de la région.

Répondant à un appel de la chambre haute du gouvernement fédéral à se réunir samedi pour discuter de l'élection de Tigré, le gouvernement régional a averti que toute décision d'arrêter ou de perturber les élections régionales équivaut à "une déclaration de guerre".

En outre, les membres tigréens de la chambre haute ont déclaré qu'ils boycotteraient la réunion.

Pourquoi les relations se sont-elles si dégradées?

Le TPLF - qui était extrêmement influent au sein du gouvernement fédéral depuis la fin du régime marxiste en 1991, avec son chef, Meles Zenawi, au poste de Premier ministre de 1995 à 2012 - a vivement ressenti la perte de pouvoir sous M. Abiy.

Il voit la campagne, largement bien accueillie, du Premier ministre pour mettre fin aux violations des droits de l'homme et à la corruption comme une victimisation des membres du TPLF, en particulier après que des officiers supérieurs de l'armée et de la sécurité aient été purgés ou arrêtés peu après la prise de fonction de M. Abiy en 2018 à la suite de manifestations de masse contre l'ancien régime.

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L'ancien Premier ministre Meles Zenawi avait un fort soutien à Mekelle, la capitale du Tigré.

L'ancien chef d'espionnage Getachew Assefa a réussi à échapper à l'arrestation après des rapports qui font état de sa fuite vers le Tigré.

L'influence du TPLF au niveau central de l'Etat s'est encore affaiblie après que M. Abiy a lancé le Parti de la prospérité (PP) - une fusion de partis ethniques qui formaient la coalition au pouvoir.

Le TPLF a refusé de rejoindre le PP, le laissant sans aucune influence au sein du gouvernement fédéral pour la première fois depuis la fin du régime marxiste. M. Abiy a limogé certains de ses membres du cabinet, tandis que d'autres ont démissionné.

En conséquence, le TPLF s'est de plus en plus replié vers son siège régional, Mekelle, faisant craindre que ses liens avec le reste de l'Éthiopie se desserrent.

La répression du gouvernement fédéral après l'assassinat de Hachalu a également alimenté ce que certains analystes appellent une mentalité de siège au sein du TPLF.

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En Ethiopie, le calvaire des déplacés internes

Les forces de sécurité ont attaqué et fermé le bureau d'une chaîne de télévision affiliée au TPLF, Dimtsi Woyane, dans la capitale. Ils ont également fermé la chaîne de télévision de l'Oromo Media Network, qui est liée au politicien de l'opposition détenu Jawar Mohammed.

Des responsables fédéraux et du PP ont accusé le TPLF d'être impliqué dans le meurtre d'Hachalu et de «travailler à déstabiliser le pays».

Le TPLF a répondu en disant que le parti était le bouc émissaire du "rrégime incompétent" de M. Abiy et du "désordre créé par son administration".

Quelle est la gravité de la menace de sécession?

Le TPLF a joué un rôle central dans le renversement du régime marxiste en 1991 et dans la rédaction de la constitution qui donne aux groupes ethniques le droit à l'autodétermination et à leur propre État.

Bien que le parti n'ait jamais exprimé le désir de faire sécession du Tigré, il a toujours déclaré que ce droit devait être respecté.

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Les membres du TPLF ont montré leur loyauté envers le parti lors de son congrès en janvier

En outre, un nouveau parti d'opposition, le Tigray Independence Party (TIP), a vu le jour pour se présenter aux élections régionales. Il décrit l'Éthiopie comme un «empire» et dit que sa mission première est d'assurer l'indépendance du Tigré.

Certains universitaires du Tigré entretiennent également l'idée de la sécession. Donc, pour la première fois depuis 1991, le sujet est à l'ordre du jour de la politique dominante au Tigré.

Deux autres partis nationalistes tigrés contestant le scrutin, Salsay Woyane Tigrai et Baytona, disent vouloir que la région ait plus d'autonomie pour garantir son intégrité territoriale, promouvoir sa langue et préserver son patrimoine.

Le TPLF contrôle actuellement tous les sièges du parlement régional, et les élections seront surveillées attentivement pour voir si les partis les plus nationalistes et pro-sécession remportent des sièges pour poursuivre leur programme.

Quant à M. Abiy, il a répété à plusieurs reprises l'option de désintégration de l'Éthiopie, indiquant qu'il est convaincu de pouvoir maintenir l'unité de la nation, malgré la violence ethnique, religieuse et politique qui a frappé différentes parties du pays, laissant environ deux millions de sans-abri depuis son entrée en fonction.

Selon le TPLF, les déplacés comprennent environ 120 000 Tigréens, qui constituent, selon le recensement de 2007, environ 6% de la population.

Qu'en est-il des efforts de médiation?

Le 16 août, plus de 50 chefs religieux, anciens et personnalités de premier plan se sont rendus de la capitale fédérale, Addis-Abeba, à Mekelle pour tenter d'apaiser les tensions. Le fruit de leurs efforts reste à voir.

Le groupe de réflexion de l'ICG a déclaré que des médiateurs "plus importants" pourraient être nécessaires.

"D'éminents hommes d'État africains ayant des liens étroits avec le TPLF et Abiy pourraient jouer ce rôle", a-t-il ajouté.

D'autres analystes disent que cela est vital car le succès de l'initiative de paix de l'Éthiopie avec l'Érythrée dépend de la stabilité au Tigré.

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Le chef du TPLF, Debretsion Gebremichael, entretient des relations tendues avec le Premier ministre

La région borde l'Érythrée et était au centre de la guerre de 1998 entre les deux nations.

Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées dans le conflit après que l'Érythrée a lancé une offensive pour prendre le contrôle de la ville de Badme depuis la région éthiopienne du Tigré.

M. Abiy a signé un accord en 2018 avec le président érythréen Isaias Afwerki pour mettre fin à l'état de guerre, entraînant la réouverture des passages frontaliers entre les deux pays.

Cependant, les postes frontaliers sont à nouveau fermés. Les raisons ne sont pas claires, mais le gouvernement éthiopien a déclaré à un moment donné que les deux pays travaillaient pour établir des postes de douane appropriés.

Le statut de Badme n'a pas non plus été résolu. L'Érythrée veut que l'Éthiopie se conforme à une décision de la commission des frontières soutenue par l'ONU pour remettre la ville. Mais cela ne peut être réalisé sans la coopération du gouvernement du Tigré, car il administre la région.

Ainsi, le lauréat du prix Nobel se rend bien compte que pour parvenir à une paix durable avec l'Érythrée, il devra d'abord résoudre ses différends avec le TPLF.