Crise anglophone : l'école est devenue une "arme de guerre" au Cameroun

Salle de classe vide à Buea, dans la région du Sud-Ouest du Cameroun
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Ecole à Buea, au Sud-Ouest du Cameroun

Le Cameroun ne s'était pas encore remis d'une attaque qui a coûté la vie à des élèves de la ville de Kumba, sud-ouest, fin octobre, que d'autres incidents visant des écoles étaient déjà signalés.

Ces différentes attaques ne sont que les dernières d'une longue liste qui ensanglante le pays depuis le début de la crise dite anglophone dans les régions du nord-ouest et du sud-ouest du pays.

Ils n'avaient qu'entre 9 et 14 ans. Cinq jeunes filles et un garçon, ont été froidement abattus par des hommes armés, venus à moto, moins d'un mois après la rentrée scolaire intervenue le 05 octobre.

Là, dans leur établissement scolaire "Mother Francisca International Bilingual Academy" du quartier Fiango, leurs vies, ont pris fin, aux environs de 11 heures locales, le 24 octobre dernier.

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Qui sont ceux qui ont tué les enfants ?

Juste après la "tragédie", le gouvernement a mis en cause des " bandes armées terroristes sécessionnistes", faisant allusion aux groupes armés qui réclament une sécession des deux régions du nord-ouest et du sud-ouest du pays.

Depuis 2016, le gouvernement a souvent attribué de multiples attaques dans ces régions à des sécessionnistes qui seraient soutenus par des "concitoyens tapis dans l'ombre à l'étranger".

Les forces de défense du Cameroun sont, elles aussi, souvent accusées d'exactions par les organisations de droits de l'Homme.

C'était le cas en février dans le village de Ngarbuh, au nord-ouest, où selon l'ONU, au moins 23 civils, dont quinze enfants et deux femmes enceintes, ont été tués.

Après avoir nié les faits, le gouvernement du Cameroun a fini par reconnaître la responsabilité de ses militaires, suite à une pression internationale.

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L'école, une arme de guerre

Les affrontements entre les groupes séparatistes et les forces de défense camerounaises ont rendu la situation sécuritaire dans les deux régions si précaire que les écoles ont dû fermer ces dernières années.

"Les séparatistes ne veulent pas que les enfants se rendent dans les écoles, institutions qu'ils assimilent au pouvoir central", explique à l'AFP Ilaria Allegrozzi, chercheuse de l'ONG Human Rights Watch (HRW) pour l'Afrique Centrale.

"L'école est utilisée comme une arme de guerre dans ce conflit", ajoute la chercheuse.

Pour le chercheur camerounais Christian Pout, "les groupes armés installés et disséminés dans les deux régions ont ciblé l'école comme un espace à travers lequel les mots d'ordre de non reprise des classes, les mots d'ordre de mise en échec de l'Etat du Cameroun serait réalisés ".

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"Malheureusement, les victimes sont des enfants qui sont privés d'écoles et ne peuvent pas poursuivre leur éducation et c'est encore plus dramatiques quand les enfants sont violentés et tués. Avec Kumba nous avons atteint le comble dans l'horreur ", poursuit le responsable du Think Thank Centre Africain d'Études Internationales diplomatiques économiques et stratégiques (CEIDES).

Quelle est la situation depuis le 24 octobre ?

Après l'attaque de Kumba qui a coûté la vie aux élèves, le gouvernement indique que l'établissement, " complexe scolaire privé Mother Francisca International Bilingual Academy " n'a lancé ses activités qu'en ce début d'année scolaire 2020/2021, à l'insu des autorités administratives compétentes, et n'a pu bénéficier des mêmes mesures de protection que d'autres établissements scolaires du Département de la région".

Mais ce n'était pas la première fois que des structures éducatives ou des acteurs de l'éducation étaient ciblés par des d'attaques. Dans le passés des dizaines d'élèves avaient été déjà enlevés puis relâchés.

Une dizaine de jours après le drame de Kumba qui a profondément ému tout le pays, plusieurs enseignants, 11 selon l'AFP, ont été enlevés dans une école protestante du nord-ouest du pays.

Ils ont été libérés jeudi sous la pression de la population locale, a appris l'agence auprès des autorités religieuses.

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Mardi et mercredi, c'est au total quatre écoles qui ont été attaquées en zone anglophone.

Les combats au Cameroun anglophone, mais aussi les exactions et meurtres de civils par les deux camps, selon de nombreuses ONG, ont fait plus de 3.000 morts et forcé plus de 700.000 personnes à fuir leur domicile depuis 2017.

Les drames comme celui de Kumba peuvent-ils se reproduire ?

Même si le gouvernement dit avoir pris des mesures pour sécuriser les établissements scolaires, les multiples enlèvements, y compris ceux des 11 enseignants indiquent que la situation sécuritaire n'est pas stable.

"La situation sécuritaire est mitigée. Le nord-ouest et sud-ouest, c'est beaucoup de départements. La situation de la dissémination de la violence n'est pas égale d'une partie à l'autre du nord-ouest et sud-ouest. Globalement la situation n'est pas stable du point de vue de la sécurité des espaces éducatifs ; c'est pour ça nous disons qu'il faut réfléchir à relancer les fils du dialogue," explique Christian Pout.

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Pour l'analyste, la solution à la crise se trouve sur le terrain politique et pas dans les confrontations

"Le Cameroun c'est dix régions : vous avez les affres de Boko Haram qui ne se sont pas totalement estompés, vous avez le débordement de la crise centrafricaine qui font que la région de l'Est parfois sur le front humanitaire et sécuritaire connaît quelques difficultés, et vous avez les deux régions du nord-ouest et du sud-ouest, pour un pays à revenu intermédiaire, malgré les capacités de résilience dont l'Etat a fait preuve face à ces multiples crises, je pense qu'il est temps de réfléchir à d'autres modalités, peut-être sur le terrain politique", recommande-t-il.

Pour l'analyste, "si des gens sont capables de perpétrer de la violence de cette manière-là, ça veut dire qu'il y a peut-être une forme d'insatisfaction par rapport à l'offre politique qui leur est faite. Peut-être qu'il est temps de trouver le moyen de renouer les chaînes de dialogue qui n'ont jamais été abandonnées mais de trouver les moyens de faire en sorte qu'on puisse amener ces personnes à la table de négociation."