Victoria: pourquoi la reine d'Angleterre a un trône au Nigéria

La reine Victoria, 1859. Victoria (1819-1901) a succédé à son oncle, Guillaume IV, sur le trône en 1837

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La reine Victoria a été appelée "la reine de tous les Blancs" à la suite d'une mauvaise traduction

Dans notre série de lettres d'écrivains africains, la journaliste et romancière nigériane Adaobi Tricia Nwaubani parle du trône réservé à la reine d'Angleterre dans cet État d'Afrique occidentale.

Un mythe chez les Efik du sud du Nigéria veut que l'un de leurs rois du XIXe siècle ait été marié à la reine Victoria d'Angleterre.

"J'en ai entendu parler pour la première fois en 2001, lorsque j'ai parcouru le musée et que j'ai vu cette correspondance très intéressante entre la reine Victoria et le roi Eyamba", raconte Donald Duke, 60 ans.

Cet homme a effectué d'importantes rénovations au musée national et a également créé un musée de la traite des esclaves à Calabar, la capitale de l'État de Cross River, lorsqu'il y était gouverneur de 1999 à 2007.

"J'ai pensé qu'il était important de documenter notre histoire, et nous avons donc effectué de nombreuses recherches", dit-il.

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Le roi Eyamba V était l'un des deux monarques établis dans la ville côtière de Calabar, alors constituée de deux États souverains.

Le roi Eyamba V de Duke Town et le roi Eyo Honesty II de Creek Town ont présidé aux affaires du groupe ethnique Efik au milieu du 19e siècle et contrôlé le commerce avec les marchands européens.

En raison de leur situation le long de la côte, les Efik ont développé des relations de longue date avec les Européens, ce qui a fortement influencé leur culture.

Ils portent souvent des noms de famille anglais, tels que Duke et Henshaw, et les vêtements traditionnels des hommes et des femmes sont similaires à la mode britannique de l'ère victorienne.

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Les danseurs Efik se sont produits devant la reine et le duc d'Édimbourg lors de leur tournée au Nigéria en 1956

Les Efik dominaient également le commerce des esclaves. Ils agissaient en tant qu'intermédiaires entre les négociants africains de l'arrière-pays et les marchands blancs sur des navires provenant principalement de villes anglaises telles que Liverpool et Bristol.

Ils négociaient les prix des esclaves, puis percevaient des redevances des vendeurs et des acheteurs. Ils travaillaient sur les quais, chargeant et déchargeant les navires, et approvisionnaient les étrangers en nourriture et autres provisions.

"Les rois sont devenus très riches. Les familles sont devenues importantes. Ils contrôlaient la plus grande quantité d'esclaves provenant d'Afrique", explique M. Duke.

Témoignage d'un marchand d'esclaves

Plus de 1,5 million d'Africains ont été expédiés vers ce qu'on appelait alors le Nouveau Monde - les Amériques - par le port de Calabar, dans la baie de Bonny, ce qui en fait l'un des plus grands points de sortie du commerce transatlantique.

Un livre contenant le journal du 18e siècle d'un marchand d'esclaves Efik - écrit en anglais pidgin et découvert dans les archives des missionnaires écossais - a été publié en 1956.

Intitulé "The Diary of Antera Duke", il s'agit du seul témoignage de la traite des esclaves par un marchand africain.

"Nous sommes descendus avec Tom Cooper et le capitaine de l'annexe de Comberbach, nous sommes montés à bord à 2 heures et nous avons tout réglé, et il a déchargé Duke et nous 143 barils de poudre et 984 cuivres", peut-on lire dans une entrée.

Des décennies après l'abolition de la traite des esclaves en Grande-Bretagne en 1807, les cargaisons humaines étaient toujours transportées vers d'autres pays via Calabar.

"Il était important que la reine Victoria ait les rois de Calabar de son côté", précise M. Duke.

"Elle a écrit une lettre demandant qu'ils cessent de faire du commerce de personnes et qu'ils commencent à faire du commerce d'épices, d'huile de palme, de verrerie et d'autres choses."

C'est ici que le mythe commence.

Crédit photo, Donald Duke

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La couronne et la cape du roi Efik viennent d'Angleterre.

Dans la lettre qu'elle adresse au roi Eyamba, la reine Victoria lui offre des incitations, dont la protection de son peuple.

Elle signe ensuite en tant que "Reine Victoria, la reine d'Angleterre", ce qu'un interprète local traduit incorrectement par "Reine Victoria, la reine de tous les Blancs".

Le roi Eyamba décide que s'il accepte la protection d'une femme, ils doivent se marier. Il le lui dit dans sa réponse écrite, qu'il signe "Roi Eyamba, le roi de tous les hommes noirs".

"Il était aventureux et dictatorial", raconte Charles Effiong Offiong-Obo, un chef Efik qui est aussi l'actuel scribe du clan de Duke Town.

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"Il écrit à la reine et lui dit qu'il veut l'épouser pour qu'à eux deux, ils dirigent le monde".

On ne peut qu'imaginer la réaction de la reine Victoria à la lecture de la lettre du roi Eyamba. Mais elle ne déclina pas explicitement son offre.

"Elle accuse réception de la lettre du roi et dit qu'elle se réjouit d'avoir de bonnes relations commerciales avec lui", indique M. Offiong-Obo.

Sa lettre était accompagnée de quelques cadeaux - dont une cape royale, une épée et une Bible - un geste de bonne volonté que le roi Eyamba a interprété comme une acceptation de son offre de mariage.

Ainsi, le peuple a commencé à croire que son roi avait épousé la reine.

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Le prince Michael de Kent s'est habillé en tenue Efik lors de sa visite à Calabar en 2017

Des copies de la correspondance entre la reine Victoria et les rois Eyamba et Honesty sont exposées au Musée national de Calabar, un bâtiment qui était autrefois le siège de l'administration coloniale britannique du sud du Nigéria.

Certaines des lettres originales ont été vendues à un collectionneur privé anonyme, m'a dit un membre du personnel de Between the Covers Rare Books Inc, qui s'est occupé de la vente.

Au cours du XXe siècle, le peuple Efik a décidé qu'un seul monarque, appelé obong, le représenterait, fusionnant ainsi les trônes occupés autrefois par les rois Eyamba et Honesty.

Le prince devient "beau-parent"

Le prince Michael de Kent était en visite privée à Calabar en 2017, lorsque l'Obong régnant, Edidem Ekpo Okon Abasi Otu V, a appris que le beau-frère du peuple anglais était en ville.

Il a fêté le prince - membre de la famille royale britannique et cousin germain de la reine Elizabeth II - et l'a fait chef avec le titre Ada Idagha Ke Efik Eburutu, qui signifie "Une personne d'honneur et de haut rang dans le royaume Efik Eburutu".

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L'ancienne administration coloniale britannique opérait depuis ce bâtiment, aujourd'hui un musée, à Calabar.

Barbara Etim James, une obong-awan, ou reine, chez les Efik, se souvient qu'elle n'a eu que deux jours pour organiser la grande cérémonie de remise du titre, qui a eu lieu au palais de l'obong.

"Pendant la visite du prince Michael, à chaque occasion, ils lui ont rappelé qu'il était leur beau-frère. Même lors de la cérémonie, ils ont encore raconté cette histoire", dit-elle.

"Le prince Michael a été ravi d'entendre les liens historiques entre les Efik et la royauté britannique et a été honoré d'approfondir ces liens avec sa chefferie Efik", ajoute-t-elle.

Conformément à la tradition qui a débuté après le "mariage" du roi Eyamba avec la reine Victoria, le couronnement de l'Obong de Calabar se déroule toujours en deux phases.

Une fois les rites traditionnels terminés dans la communauté, la cérémonie de couronnement se poursuit dans une église presbytérienne (anciennement l'Église d'Écosse), où l'obong porte une couronne et une cape fabriquées sur mesure pour l'occasion en Angleterre.

Deux trônes sont placés côte à côte et il s'assoit sur l'un d'eux, tandis que le second est laissé vide pour la reine d'Angleterre absente (ou une Bible y est placée). Son épouse connue est assise derrière lui.

"Nous avons ici une union entre la reine de tous les Blancs et le roi de tous les Noirs", explique M. Duke.

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