Viol : pourquoi au Cameroun, les femmes signalent rarement les agressions sexuelles contre elles ?

  • Awa Cheikh Faye
  • Journaliste - BBC Afrique
Coupez leur le zizi'' de l'écrivain Félix Mbetbo

Crédit photo, Félix Mbetbo

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La couverture du livre "Coupez leur le zizi'' de l'écrivain camerounais Félix Mbetbo

''Imaginez à six ans, on vous introduit des choses dans le vagin, c'était tellement douloureux que je n'ai pas envie d'y repenser parce que sinon je vais pleurer''.

Entre la petite enfance et l'adolescence, Anissa (nom d'emprunt) sera victime de multiples viols.

La première fois a lieu lorsqu'elle n'a que 6 ans.

Une parente proche la viole régulièrement pendant des mois et la menace de la tuer si elle ose parler.

La petite fille terrorisée se tait.

Mais elle se referme petit à petit sur elle-même et devient agressive.

''Les répercussions sont terrible. J'ai gardé ce traumatisme-là, je n'ai jamais guéri. J'espère guérir un jour''.

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Elle est victime d'un second viol à l'âge de 18 ans, perpétré par un des organisateurs d'un concours de beauté auquel la jeune fille prend part.

Ces souvenirs douloureux, la jeune trentenaire les évoque difficilement encore aujourd'hui, même si elle a décidé de briser le silence pour sensibiliser les autres sur ce fléau.

Anissa a trouvé le courage aujourd'hui de se raconter, quitte à endurer d'autres types de violences, si cela peut aider ses compatriotes à prendre conscience de l'ampleur des viols sur les femmes dans le pays et des ravages qu'ils font.

A ce jour, cette jeune camerounaise n'a jamais obtenu justice pour tous les crimes commis à son encontre.

Elle n'a même jamais porté plainte.

''J'avais peur que mon père le sache, j'avais peur. Déjà dans ma famille, on disait que je faisais des choses de prostituées en participant à des concours de beauté. Ils auraient dit que je l'avais bien cherché donc je n'ai rien dit''.

Crédit photo, L'activiste féministe

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une campagne sur les réseaux sociaux pour inciter les victimes d'abus à rompre le silence.

La loi de l'omerta

''Le silence est l'unique refuge des victimes de viols au Cameroun ; il y'a une telle négation de la parole des victimes !''

C'est l'écrivain Félix Mbetbo, auteur du controversé ''Coupez leur le zizi'' qui le dit.

Cette œuvre est un recueil de témoignages de survivantes de viol.

La loi du silence, c'est ce que dénoncent les acteurs qui évoluent dans la lutte contre le phénomène dans le pays, qu'ils soient juristes, activistes, ou même victimes.

De fait, lorsqu'elle trouve le courage de partager son histoire sur les réseaux sociaux pour sensibiliser sur les agressions sexuelles, Anissa est assaillie de reproches et de blâmes, la plupart venant de sa famille élargie et de ses amis et connaissances.

''J'ai reçu plus de reproches que de soutien. A part ma mère et mes frères qui m'ont soutenue, je n'ai récolté que reproches''.

L'activiste féministe Minou Chrys-Tayl initie régulièrement des campagnes sur les réseaux sociaux pour inciter les victimes d'abus à rompre le silence.

Cette loi du silence est aussi un obstacle à la collection de données régulièrement mises à jour sur les agressions et violences sexuelles et sur le profil des victimes.

Sur une publication du bureau pays du FNUAP au Cameroun, en date du 25 janvier 2016, on peut lire ceci : "Au Cameroun, 55% de femmes déclarent avoir été victimes de violence physique depuis l'âge de 15 ans. Plus d'un tiers des femmes ont vécu des cas de viol ou d'agression sexuelle dans leur vie".

"La culture du viol atteint son paroxysme au Cameroun"

Crédit photo, Collectif des féministes du sénégal

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Le titre de l'oeuvre ''Coupez leur le zizi'' est devenu un slogan pour les activistes contre le viol dans une marche ici au Sénégal

Certaines victimes racontent qu'elles essuient des insultes lorsqu'elles se rendent au poste de police pour porter plainte confie Minou Chrys-Tayl.

Pour l'activiste, les hommes et les femmes vont d'abord dénigrer la victime surtout si ''elle a une tenue jugée inadéquate, surtout si elle a des formes qu'ils jugent provocantes. C'est-à-dire on ne prend pas en compte la réalité des faits. On va aller plutôt sur toute la culture du viol qu'il y a autour'.'

''On va demander si tu ne veux pas gâcher la vie du monsieur s'il est marié et qu'il a des enfants. On va tellement te harceler que tu aura très peur de continuer la procédure'', remarque t-elle

"Nous vivions dans une société dans laquelle la culture du viol est la mieux partagée", fait valoir Félix Mbetbo.

Ce qu'il entend par culture du viol ''c'est l'ensemble des idées reçues selon lesquelles le viol n'existerait même pas''.

Toutes choses qui nourrissent le gouffre de silence dans lequel sont noyées les survivantes.

Anissa se désole qu'en plus de son traumatisme, elle doit porter le poids d'une culpabilité que le société fait peser sur elle.

''Si c'est arrivé, c'est d'une façon ou d'une autre ta faute. Cela ne fait que renfermer les victimes dans un silence si profond qu'elles se détruisent à petit feu..Moi, si je n'avais reçu de l'aide, je ne sais pas si je serai encore là ; avec ce silence qui m'étouffait, avec cette douleur qui me rongeait''.

"Sexisme ambiant"

Crédit photo, Félix Mbetbo

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Félix Mbetbo l'auteur du controversé '' Coupez leur le zizi''

Cette omerta autour du viol et cette négation de la parole des victimes trouvent aussi en partie une explication dans les us et coutumes.

Beaucoup de familles ont honte de parler du viol car elles estiment que cela les souille. La question de l'arrangement à l'amiable, selon Minou Chrys-Tayl, est quelque part attachée aux traditions, ''tout comme la violence''.

Elle précise que la famille en tant qu' institution est si importante qu'on la protège envers et contre tout, ''même si pour cela il faut à un moment donné sacrifier la santé mentale et physique de l'enfant. Il y a une grosse culture du blâme des victimes ici .''

L'écrivain Félix Mbetbo attribue la stigmatisation des survivantes au sexisme ambiant et à la banalisation des violences sur les femmes. "J'ai connu une fille, elle était violée depuis des années par un pasteur et elle a trouvé le courage d'aller dans un centre œcuménique pour dénoncer son violeur. Là-bas elle a encore été violée. On est dans un cercle vicieux dont les victimes ont connaissance, du coup elles n'osent même plus parler", note l'écrivain.

La commissaire Cécile Mandeng de la cellule de communication de la direction générale à la sécurité nationale du Cameroun rappelle toutefois que ''les dénonciations doivent être soutenues par des indices, un certificat médical, des témoignages, etc".

Le sexisme ordinaire, Anissa en fait les frais au quotidien. ''Au bureau mes collègues discutaient d'une affaire de viol très médiatisée au Cameroun et je me suis sentie agressée quand ils ont dit que ce sont les filles qui cherchent à se faire violer'', se souvient-elle.

Pour Félix Mbetbo, cela s'explique par le fait que ''la société phallique a pour égérie la verge en érection, c'est elle qui commande et lorsqu'un garçon naît au Cameroun, on lui fait déjà comprendre qu'il a le droit d'utiliser la femme comme une chose comme un objet ou bien comme un animal. La société lui dit que si une fille te dit non c'est une manière de dire oui. Donc il faut insister soit par la ruse ou par la force".

Crédit photo, Cathy ABA FOUDA

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Cathy ABA FOUDA est membre du RENATA qui soutient les survivantes de viol.

Le règne de l'impunité

Le viol, tout comme l'inceste, et autres violences sexuelles, sont punies par la loi au Cameroun. Dans l'article 296 du code pénal relatif au viol, la loi punit tout acte sexuel avec une personne (homme ou femme) sans son consentement avec des violences physiques et/ou morales. Constaté, le délit est sanctionné d'une peine allant de 5 à 10 ans de prison.

Mais avant d'en arriver là, il faut prouver que viol il y'a eu. Et pour cela, les procureurs demandent la présentation d'un certificat médical.

"Il est très rare qu'une victime aille directement à l'hôpital après un viol, on a très peu cette culture et on a très peu communiqué dessus", regrette Minou Chrys-Tayl.

Si l'on en croit Cathy Aba Fouda, spécialisée dans la santé de la reproduction, il y a des structures de santé agréées qui sont les seules habilitées à fournir des certificats médicaux légaux aux victimes de viols.

Cathy Aba explique que le médecin après consultation, signe le certificat médical sur lequel il écrit : "La victime déclare avoir été violée et liste la présence de lésions etc. Il ne dit pas qu'il a vu, il dit la victime déclare et au tribunal cela n'est pas pris en compte comme cela devrait''.

''J'avais un cas d'une fillette de 5 ans qui avait des déchirures au niveau des parties intimes, mais c'était choquant de lire son certificat médical où c'était écrit 'déclare'. Parce que l'enfant a raconté que c'est le tonton qui lui a fait ça. Mais chez les grandes personnes on peut supposer qu'il puisse y avoir des lésions suite à des relations sexuelles consenties mais pas chez une gamine de 5 ans. On ne peut pas écrire cela pour une enfant'', s'indigne madame Aba.

Plus tard, elle posera la question à des médecins rencontrés lors d'une conférence sur le sujet. Ceux-ci lui répondront qu'ils n'ont pas le droit de dire qu'ils ont constaté un viol parce qu'ils ne sont pas présents pendant ledit viol.

Lenteurs judicaires

La difficulté à fournir des preuves constituent donc un autre obstacle.

Certaines victimes ont été poursuivies pour diffamation et déclarations mensongères car elles n'ont pas la capacité de prouver qu'elles ont été violées, rapporte Me Tchakounte qui a fait de la défense de leurs droits son cheval de bataille.

La commissaire Cécile Mandeng invite tout de même les victimes de viol à dénoncer leurs agresseurs au plus tôt "soit aux adultes les plus proches ou même aux voisins" et à s'assurer d'avoir le maximum de preuves possibles pour soutenir leurs déclarations.

Après le casse-tête des certificats médicaux, vient pour les survivantes de viol la longue procédure judiciaire qui en décourage plus d'une.

En principe une procédure ne doit pas dépasser 6 mois voire un an, mais ajoute Cathy Aba, au Cameroun si vous ne relancez pas les gens, le dossier finit dans un tiroir, aux oubliettes.

''On encourage les familles à porter plainte mais là encore, c'est compliqué car sur dix plaintes 2 ou 3 aboutissent en une procédure en bonne et due forme, et sur ces plaintes une seule aboutira à une condamnation'' dit Cathy Aba.

Elle dénonce par ailleurs la corruption qui entache nombre d'affaires de viols portés en justice.

Elle se rappelle le cas d'une fillette de six ans victime de viol dont le dossier a atterri sur le bureau d'un juge grâce au travail de son association. ''Mais lors du procès on découvre que l'âge de la petite fille est passé de 6 ans à 16 ans'' raconte-t-elle.

La BBC a contacté le ministre délégué à la justice du Cameroun qui n'a pas souhaité réagir à ces déclarations.

"Aux cas de corruption, s'ajoutent, pour ne pas faciliter le travail des bénévoles, les menaces et intimidations dont il font souvent les frais", confie Cathy Aba.

La prise en charge des victimes

''Il faut que les gens comprennent que violer une femme, c'est créer en elle un traumatisme violent dans sa mémoire qui sera appelé à se réveiller à cause des délencheurs autour d'elle et qui va créer des dysfonctionnements pour sa santé mentale et physique plaide'' Minou Chrys-Tayl.

Dans la prise en charge des survivantes, il y a le réseau national des tantines (RENATA) qui se distingue dans le pays. Le RENATA est un réseau qui regroupe plus de 15 000 filles-mères formées comme tantines dans plus de 305 associations au Cameroun.

Le RENATA dispose d'une équipe multidisciplinaire constituée de psychologues, d'anthropologues et de spécialistes en communication et collabore avec un réseau important de tantines et d'acteurs intervenant sur les questions de viol et d'inceste.

Ensemble, ces spécialistes accompagnent autant que faire se peut les survivantes de viol.

Mais encore un trop grand nombre de familles ne croient pas aux thérapies et suivis dispensés par des psychologues par exemple.

Elles incitent, à la place, les victimes à se tourner vers la religion pour trouver du réconfort, constate Minou Chrys-Tayl .

''Les survivantes n'ont pas de suivi adéquat. Beaucoup de femmes victimes de violences sexuelles et d'agressions sexuelles se rabattent sur les églises. Au lieu d'aller vers un traitement psycho-traumatique adéquat, on se tourne vers la religion'', affirme l'activiste.