Abir Moussi : la députée tunisienne giflée mais pas vaincue

  • Magdi Abdelhadi
  • Analyste Afrique du Nord
Abir Moussi prononce un discours en Tunisie en mars 2021.

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Abir Moussi est une épine dans le pied des islamistes politiques en Tunisie

Lorsque la championne de tennis tunisienne Ons Jabeur a fait la une des journaux en devenant la première femme nord-africaine à atteindre les quarts de finale de Wimbledon, une autre tunisienne a également fait l'actualité, mais pour d'autres raisons.

Abir Moussi, chef de l'opposition tunisienne, a été giflée et frappée à coups de pied alors qu'elle filmait une session parlementaire sur son téléphone portable en juin.

Les auteurs de l'agression envers la présidente du Parti Destourien Libre (PDL) sont deux hommes membres du parlement d'une coalition islamiste.

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Ils lui ont ensuite jeté de l'eau, des bouteilles vides et tout l'incident a été filmé par les caméras de télévision - suscitant de fortes réactions dans le monde arabe.

Dirigeante au franc-parler, Mme Moussi est une avocate passionnée de 47 ans et une militante infatigable contre l'islam politique en Tunisie - Ennahdha - qui forme le plus grand bloc parlementaire.

Elle était autrefois une solide partisane du dictateur déchu Zine al-Abidine Ben Ali, et se considère elle-même et son parti comme les gardiens de la tradition laïque établie par le fondateur de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba.

Il a conduit le pays à l'indépendance, devenant son premier président, en service de 1957 à 1987, et en introduisant l'interdiction de la polygamie, une législation favorable aux femmes.

Lorsqu'elle se rend à l'Assemblée, Mme Moussi assiste aux séances vêtue d'un casque de motard et d'un gilet pare-balles car, dit-elle, elle a reçu des menaces de mort de la part d'islamistes.

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Abir Moussi dit qu'elle n'a pas d'autre choix que de porter un casque et une veste pare-balles pour se proteger

Elle garde également une photo de Bourguiba sur son bureau dans l'hémicycle et utilise occasionnellement un mégaphone à main pour interrompre les débats, tout en diffusant la séance en direct depuis son mobile avec des commentaires en continu.

Ses détracteurs disent qu'elle est une partisane corrompue de l'ancien régime qui veut contrecarrer la transition de la Tunisie vers la démocratie.

Elle a récemment irrité ses détracteurs en s'opposant à un accord de développement entre la Tunisie et le Qatar - l'un des principaux bailleurs de fonds de l'islam politique dans la région.

Le parlement tunisien a publié une déclaration ferme condamnant l'attaque de Mme Moussi et s'est engagé à infliger les sanctions les plus sévères possibles aux deux hommes.

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'Foyer de l'obéissance pour les femmes'

Quels que soient les critiques qu'elle suscite, il n'en reste pas moins que l'incident a été vu et compris en Tunisie et au-delà comme une scène d'agression pure et simple, deux hommes attaquant physiquement une femme.

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La Tunisie est le seul pays où le printemps arabe de 2011 a conduit à un gouvernement démocratique

S'exprimant dans le quotidien panarabe Al-Sharq al-Awast, l'écrivain libanais Hazem Saghiyyah s'est dit particulièrement déçu car la Tunisie est le seul pays où le soulèvement du Printemps arabe a été un succès relatif, soulignant l'approbation en 2017 de la Loi 58 qui promeut égalité entre les sexes.

Au lieu de cela, soutient Saghiyyah, les deux hommes "voulaient transformer le parlement en un autre foyer d'obéissance, beaucoup plus grand et plus autoritaire que le foyer familial" - une référence à la tradition islamique controversée selon laquelle un juge peut ordonner à une femme de retourner au domicile conjugal si elle l'a quitté pour une raison quelconque.

Recul sur les droits des femmes

La loi de 2017, connue sous le nom de Loi 58, place la Tunisie au premier rang par rapport à ses voisins et à d'autres pays à majorité musulmane en ce qui concerne les droits des femmes.

Depuis l'adoption de cette loi, un violeur ne peut plus épouser sa victime afin d'éviter les poursuites, brisant une tradition très controversée qui prévoyait l'abandon des poursuites contre l'auteur d'un acte sexuel s'il se marie avec sa victime pour "protéger l'honneur familial".

La loi a également renforcé la protection des femmes qui signalent des violences à leur encontre, et elle oblige la police à les envoyer à l'hôpital et à traiter leurs plaintes avec la diligence requise.

Malgré les progrès sur le plan juridique, la réalité est toute autre.

Au dire de tous, la violence à l'égard des femmes, et en particulier la violence domestique, a augmenté.

Une organisation locale de défense des droits de l'homme affirme que la violence domestique tue une femme chaque semaine en Tunisie, et que la situation s'est aggravée pendant la pandémie, selon l'Association tunisienne des femmes démocrates.

"Les violences faites aux femmes sont plus alarmantes que jamais", déclare Aïsha Meddeb, une jeune professionnelle.

"Il y a une incroyable vague de frustration et de colère envers les femmes. Comme si on essayait de nous rappeler notre place. Les femmes qui réussissent existent depuis l'époque de Bourguiba".

Yosra Frawes, la responsable régionale de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme, reconnaît les progrès de la législation visant à protéger les droits des femmes, mais ajoute que ceux-ci ont été réduits à de l'"encre sur du papier".

Elle dit que la menace vient de "la montée des forces de droite et islamiques qui cherchent à rendre ces lois inefficaces - par exemple, en tolérant les auteurs ou les personnes qui diffusent des idées dépassées et encouragent le mariage des mineures et font campagne contre l'avortement".

Mme Frawes dit que bien que les tunisiennes jouissent de droits importants, elles n'ont pas encore atteint la pleine égalité.

'Un chemin long et difficile'

Le principal obstacle à cela est une société dominée par les hommes qui rend acceptables toutes les formes de discrimination et de violence, affirme-t-elle.

"Les tunisiennes, comme toutes les femmes de la région, font face à un chemin long et difficile pour obtenir la reconnaissance de leurs droits humains et éliminer toutes les formes de domination et de violence... Quelle que soit la forme de gouvernement, qu'il soit religieux ou militaire".

Loin d'être un problème uniquement tunisien, Saghiyyah soutient que l'oppression des femmes augmente dans toute la région, de l'Iran à l'Afrique du Nord.

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Les brutalités policières et le chômage élevé ont poussé les jeunes Tunisiens à manifester ces derniers mois

En juin dernier et encore sous le choc de l'attaque au parlement, Mme Moussi a prononcé un discours impromptu :

"Où êtes-vous l'Amérique ?", a-t-elle lancé. "Est-ce ainsi que fonctionne votre démocratie ? Ils m'ont battue devant vous et devant le monde entier. S'agit-il de vos partenaires démocratiques ?" ajouta-t-elle d'un ton larmoyant et quelque peu mélodramatique.

L'ensemble de l'épisode illustre le paradoxe fondamental qui trouble la transition de la Tunisie vers la démocratie, et d'autres pays lui ressemblant.

La modernisation introduite par les autocrates post-coloniaux tels que Bourguiba ne survivra peut-être pas à l'assaut des urnes.

Lors d'élections libres et équitables, des forces profondément conservatrices peuvent remporter les suffrages et retarder la libéralisation de la société, et les femmes sont souvent les premières perdantes.