Pape Diouf, le seul et l'unique

  • Victoire Eyoum
  • BBC Africa Sport
Pape Diouf

Crédit photo, ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

Légende image,

Diouf a gravi les échellons jusqu'aux plus hauts sommets

Depuis la mort tragique de Pape Diouf atteint du Covid-19, le 31 mars 2020 à Dakar, la capitale du Sénégal, une vague d'hommages a surgi à travers l'Afrique, la France - et surtout Marseille. Victoire Eyoum, journaliste à BBC Sport Afrique, dresse un bilan de la vie et de la carrière du journaliste sportif devenu agent de joueurs, puis président de l'OM.

Demandez à une personne qui elle est, et il y a de fortes chances qu'elle vous réponde par sa profession, après vous avoir donné son nom.

Maintenant, demandez à quelqu'un qui aime cette personne, qui cette personne est, et vous obtiendrez certainement une réponse complètement différente.

Pour rester factuel et concis, Pape Diouf, marié et père de cinq enfants, était un journaliste qui a écrit à La Marseillaise ; il fut aussi le premier agent de football africain à réussir à l'international ; et le premier président africain d'un grand club de football européen, l'Olympique de Marseille.

Candidat à la mairie de Marseille, Pape Diouf fut également un homme politique et un homme d'affaires.

Mais pour ceux qui étaient proches de lui, et même ceux qui l'ont très peu connu, la réponse est complètement différente.

Pape Diouf était « un père, un grand-père, un parrain, un frère, un oncle, un tuteur légal ». Des mots prononcés par des personnes qui n'ont aucun lien de sang avec lui, c'est dire la relation qui les unissait et le respect qu'elles ont pour lui.

Pape Diouf était « un ami, un modèle, un mentor, un pionnier, un entrepreneur et un anticonformiste. Très respecté, il était très intelligent, un intellectuel, de bon conseil, humble, avisé, compétent, expérimenté, une légende, la fierté de l'Afrique.

C'était un grand homme, simple, bon, attentionné, calme, sympathique, facile, au contrôle, il avait une maitrise du langage, il était honnête, élégant, juste, unique.

Pape aimait les gens, c'était un amoureux du football africain, un jeune de Marseille, l'homme de Marseille, un Sénégalais, un Africain. »

Voici les mots choisis par ses plus proches amis ou encore des gens qui ne l'avaient rencontré que quelques fois.

Vous l'avez deviné, comme dirait Abedi Ayew Pelé, "il n'y a pas suffisamment de mots pour décrire Pape".

Même si pour Joseph-Antoine Bell, qui l'a encouragé avec Basile Boli à devenir leur agent, Pape restera à jamais "le seul et l'unique".

Le journaliste

Crédit photo, JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

Légende image,

L'homme aux carrieres multiples

Né de parents sénégalais le 18 décembre 1951 à Abéché, au Tchad, où son père travaillait pour l'armée française sous le régime colonial, Papa Mababa Diouf - du nom de son grand-père - est envoyé en France à l'âge de 18 ans pour poursuivre une carrière militaire.

Le jeune homme pense qu'il retournera au Sénégal après 3 ans au sein d'une école militaire, mais se rend compte à son arrivée en France que son père l'a en fait engagé pour rejoindre le génie d'Avignon après une escale à Marseille et ainsi devenir militaire de carrière.

S'il ne sait pas encore ce qu'il veut faire de sa vie, Pape Diouf sait déjà qu'il n'a pas la vocation militaire et s'échappe du dessein paternel pour trouver son propre destin.

C'est là que commence son histoire d'amour avec Marseille.

Il enchaîne les petits boulots, dont l'un, à la poste, le mène à la rencontre d'un journaliste pigiste de La Marseillaise, qui discutait souvent avec lui des résultats sportifs. Bientôt Pape y débarque comme pigiste et voit ainsi sa carrière de journaliste lancée. Il restera à La Marseillaise plus d'une décennie.

Féru de sport, et surtout de basket-ball (son premier article), de handball et de football, Diouf ne tarde pas à faire ses marques au sein de la rédaction et devient le journaliste chargé de suivre l'équipe de football, l'Olympique de Marseille.

C'est ainsi qu'il développe une relation spéciale avec les joueurs, les fans du club et toute la ville.

L'ancien gardien de but camerounais de Marseille dans les années 80' se rappelle : "Pape était arrivé à Marseille jeune. Donc, c'est un jeune des quartiers de Marseille. Donc Pape était totalement Marseillais, autant qu'il était totalement Africain et Sénégalais".

Et d'ajouter, "donc c'est ce jeune des quartiers de Marseille qui va partir de sa position de jeune qui regarde l'OM de loin, étudiant, qui devient journaliste, qui couvre les entraînements quotidiens de l'Olympique de Marseille et qui a un moment donné a la chance de devenir l'ami intime du capitaine de l'Olympique de Marseille, donc il rentre dans l'intimité de l'OM beaucoup plus que les journalistes".

Abedi Ayew Pelé se souvient également de sa première rencontre avec Diouf. "Dans les années 90, quand je suis arrivé à Marseille, Pape était journaliste et écrivait pour l'un des plus grands journaux de Marseille. Donc, c'était quelqu'un qui était respecté à tous les niveaux. Et il était toujours très proche de l'équipe de Marseille".

Cette proximité sera plus tard la clé d'une nouvelle carrière. Après avoir fait son temps à La Marseillaise et à la suite de la fermeture du journal sportif national dans lequel il travaillait, Diouf se laisse convaincre par Bell et Basile Boli de devenir leur agent.

Selon Bell, les valeurs qui les unissaient étaient "premièrement l'honnêteté, l'intégrité, mais aussi - non pas le rejet de l'argent, mais le refus de se laisser influencer par l'argent".

"Beaucoup de personnes changent à cause de l'argent. Et le fait de considérer que l'argent a de la valeur, mais l'argent n'est pas une valeur était quelque chose qui nous unissait".

"Cela m'a encouragé à le recommander à d'autres joueurs, car je savais qu'il ne les décevrait pas" conclut Bell.

A lire aussi :

L'agent

Crédit photo, Jean-Francois DEROUBAIX

Légende image,

En tant qu'agent, Diouf représentait de nombreux talents

À la fin des années 80, les joueurs africains étaient moins bien payés que leurs homologues européens - souvent beaucoup moins.

Il n'y avait que peu d'agents en France et la profession avait mauvaise réputation. C'est là que Pape a embrassé sa nouvelle carrière et a créé en 1989 sa société Mondial Promotion.

"À cette époque, autant on ne voyait pas de gardien de but noir et j'avais été le premier à l'OM et capitaine ensuite, autant il ne serait venu à l'idée de personne d'avoir un agent de joueur noir parce que des agents, il n'y en avait pas des masses et personne ne pensait que ça pouvait arriver, donc voilà la prouesse que nous avons réussi en ces années-là".

Pour l'ancien défenseur ghanéen Anthony Baffoe - également un de ses clients - "il a été un pionnier en matière de gestion des joueurs. Je parle de la vraie gestion des joueurs."

"Pour lui, l'intérêt des joueurs passait toujours en première position, avant même qu'il puisse envisager de négocier son propre intérêt".

Pas étonnant alors que de nombreux joueurs suivirent l'exemple de Bell et Boli en confiant à Diouf la gestion de leur carrière.

Une longue liste constituant la crème des joueurs africains ou d'origines africaines : Abedi Ayew Pelé, François Omam-Biyik, Rigobert Song, Marc-Vivien Foé, Marcel Desailly, Titi Camara, Habib Bèye, Frédéric Kanouté, Peguy Luyindula, Didier Drogba, William Gallas, Samir Nasri, Andre et Jordan Ayew.

Mais ce ne sont pas les seuls à lui avoir fait confiance, d'autres joueurs n'ayant aucune connexion avec l'Afrique l'ont eu pour agent, comme Robert Pirès, Laurent Blanc et Grégory Coupet, par exemple. "Il s'est révélé être celui qui anticipé ma carrière et m'a permis de réussir", confie Abedi Pelé ému.

"Il a s'est occupé de mes enfants, il les a emmenés à Marseille à l'âge de 14 ans... Tout le monde dit que j'ai des enfants merveilleux. Ils sont bien respectés et disciplinés dans la société, mais ce n'était pas grâce à moi - c'était Pape".

L'ancien attaquant guinéen de Liverpool Titi Camara se souvient : "La première fois que je l'ai rencontré, je jouais avec Saint-Étienne au début des années 90. Pape nous a aidés à comprendre qu'il y avait une vie après le football".

"Il nous a conseillé d'investir notre argent afin d'avoir des revenus après nos carrières footballistiques".

Les joueurs ne sont pas les seuls à se souvenir de l'impact de Pape Diouf sur eux et sur ce métier.

Pour l'agent Bernard Collignon, Diouf était "celui qui a ouvert la porte aux Africains en termes d'entrepreneuriat. Il a montré la voie », tandis que son homologue Yves Sawadogo se rappelle que « cette envie de devenir agent de joueurs est partie justement de l'appréciation et de l'estime que j'avais pour ce monsieur".

"Je pense que je reste à jamais fortement influencé par les conseils de Pape. Pape savait lire les choses, il avait une bonne lecture des choses il avait surtout une très bonne connaissance des hommes", ajoute Sawadogo.

En 2012, Pape Diouf est invité au lancement de La Nuit du Football Africain (NFA), un événement panafricain qui récompense les performances du football africain, ainsi que les initiatives et réalisations africaines. Le trophée spécial, qui récompense une action forte ponctuelle de grande envergure, a été rebaptisé le Prix Pape Diouf.

Le Président

Crédit photo, BORIS HORVAT

Légende image,

L'OM a toujours été un club important pour Diouf

Après 15 ans comme agent et après avoir repoussé à deux reprises les approches du club, Pape Diouf intègre l'OM en 2004 - d'abord en tant que directeur général, puis un an plus tard il en devient le président.

"Quand vous êtes à l'Olympique de Marseille, vous êtes au centre de Marseille et donc voilà, je peux le dire ainsi, un enfant des quartiers de Marseille qui arrive au sommet du cœur de Marseille, donc c'est logique aujourd'hui que la ville de Marseille lui rende un vibrant hommage", a déclaré Bell.

"C'est quelqu'un qui est parti des quartiers et est devenu l'homme de Marseille. Tout le monde le connaissait".

L'aura de Diouf dépasse de loin les frontières de son sport, comme le montre l'hommage porté par un certain Amadou Gallo Fall, vice-président de la NBA et président de la Ligue africaine de basket-ball, pour qui Diouf était une "énorme source d'inspiration".

"Oser rêver, diriger et exécuter de grands projets sur la scène mondiale, en utilisant le pouvoir transformateur du sport pour impacter un changement social positif dans notre Afrique, témoigne de ses efforts novateurs", a-t-il ajouté.

Souvent loué pour avoir été le premier président africain d'un club d'élite de football européen, Diouf ne le voyait pas comme une finalité en soi mais plutôt comme"un constat pénible, à l'image de la société européenne et, surtout, française, qui exclut les minorités ethniques", déclarait-il en 2008.

L'homme voyait au-delà de ce qu'il avait réussi à faire. Et pour sûr, une fois la pandémie du Covid-19 derrière nous, une commémoration célébrera la vie et l'héritage de Pape Diouf.

Une célébration qu'Abedi Pelé espère bien ne pas manquer : "Je pense que les gens nous verront tous là-bas et les gens verront à quel point Pape est aimé partout dans le monde. Il est au-dessus de toutes questions de race, de couleur, de religion, de tout ce que vous pouvez imaginer. Pape est respecté à tous les niveaux. Pape est une grande, grande, grande personnalité."